Trent-sis de Malika Moustadraf, du nom donné au pavillon psychiatrique du plus grand hôpital de Casablanca, commence par la nouvelle « Une simple différence ». Le ton est donné. La personne qui parle dans ce texte arpente l’avenue Mohammed V, « silencieuse, lugubre, déserte, si l’on excepte quelques chats errants », en attente du client. Elle donne le plus gros de ses gains à Bouchta, bien que ce dernier soit parti en courant le soir où elle s’est fait agresser et raser la tête. Depuis lors, elle tapine avec une lame de rasoir entre les doigts.
« J’ai appris à m’en servir après mon agression par des barbus. (…) Ça me fait encore de la peine d’avoir perdu mes cheveux. Ils étaient longs et blonds, comme la crinière d’un cheval. (…) Une fois, mon père était de retour d’un de ses longs voyages. (…) Il est entré et a surpris ma mère en train de me farder les joues alors que j’avais les cheveux attachés en chignon. Ce jour-là, il l’a frappée jusqu’à ce qu’elle se fasse dessus et il lui a dit : “Ce garçon, tu vas le bousiller. Ça va devenir une petite tafiole” (…) Il m’emmène chez le coiffeur et me fait raser la boule à zéro. »
La personne, donc, dont on ne saura pas le nom, que sa mère coiffait comme une fille dans son enfance et que son père frappait — au nom de Dieu — parce qu’il la voulait fils et l’observait « avec dégoût et répulsion, comme s’il regardait un rat crevé », se faisait jeter dehors du hammam des femmes parce qu’elle était un homme, de celui des hommes parce qu’elle était une femme, expulser de l’école, tripoter par son professeur d’éducation islamique qui lui intimait dans le même temps, en gargouillant, de « suivre la voie droite », est née avec une simple différence :
« Je me touche les extrémités. Il n’y a pas d’ouverture. Un truc pas plus gros qu’un petit doigt, comme une queue de souris, pendouille entre mes cuisses. »
Malika Moustadraf, née à Casablanca en 1969, n’y allait pas avec le dos de la cuillère. Ses nouvelles, sorties au Maroc en 2004, deux ans avant sa mort, sont aussi brutales que le monde qu’elle décrit. Atteinte d’une maladie chronique qui l’envoyait chaque semaine à l’hôpital et la forçait à marcher avec des béquilles, elle n’avait ni le temps ni l’envie de s’embarrasser d’ambages ou de fioritures. Belle voix et belle écriture, loin des récits convenus et du politiquement correct.
Kits Hilaire
Trent-sis de Malika Moustadraf, traduit de l’arabe (Maroc) par Florian Targa, éditions Cambourakis 2026
Photo : Trent-Sis © Gina Cubeles 2026