Baba Segi, ses épouses, leurs secrets
de Lola Shoneyin

« Il n’y a pas de fleurs, pas d’arbres, pas de champs ni de collines ondulantes ; juste un carré potager dans lequel Iya Femi cultive des piments de Jos. Leur odeur m’est familière. Ma mère en mettait des morceaux dans ses œufs frits dès qu’elle se savait enceinte. (…) Quelques jours plus tard, maman s’asseyait dans le jardin en fronçant le nez, et les bébés dégoulinaient le long de ses jambes. »

Bolanle, jeune Nigériane ayant achevé de brillantes études, a décidé de devenir la quatrième épouse d’un homme beaucoup plus âgé qu’elle, afin de se débarrasser de la sensation de saleté qui lui colle à la peau et de couper court aux manœuvres de sa mère pour la marier. Pour cette dernière, cette décision est aussi incompréhensible que catastrophique. Comment une fille de bonne famille, chrétienne, peut-elle vouloir s’unir à un « orang-outan » alors que la polygamie est réservée aux pauvres ou aux ignorantes ? Seuls les broussards et les chercheurs d’or ont plusieurs femmes… Bolanle n’a ni le courage ni l’envie de lui dire la vérité : elle sera protégée, cachée auprès de cet homme qui l’accepte telle qu’elle est aujourd’hui — « une femme marquée, abîmée, qui n’a pas su préserver sa dignité ». Baba Segi, contrairement aux jeunes hommes qui lui demandent pourquoi elle a « un regard lointain », préfère qu’elle garde le silence et ne lui pose aucune question.

« J’ai choisi cette famille afin de reprendre pied, de guérir dans l’anonymat. Et quand vous choisissez une famille, vous restez auprès d’elle. Vous restez auprès de votre époux même si vos amies le qualifient d’ogre polygame. »

Si la protagoniste a épousé Baba Segi dans l’idée de se reconstruire au sein d’une famille recomposée, les choses ne se passent pas comme prévu. Elle est accueillie de manière glaciale par ses co-épouses, et la plupart de leurs enfants. Elle s’en étonne ; dans sa candeur, elle n’avait pas envisagé que leur quota de mari allait forcément diminuer avec son arrivée, d’autant qu’il marque une préférence pour elle, la petite dernière. Leur rancœur se manifeste, entre autres, par un rejet de ce qu’elle représente, de son statut de femme savante :

« Leur mépris pour mon diplôme universitaire est tel qu’elles aspergent mes livres d’huile de palme et les cachent sous les placards de la cuisine. J’ai retrouvé bon nombre de pages manquantes de mes romans dans la poubelle, le texte barbouillé de charbon. »

Lola Shoneyin est une auteure nigériane engagée à dénoncer un pays qui fait de la maternité un étendard tout en maintenant les femmes sous le poids d’une oppression protéiforme, toujours renouvelée. Baba Segi, ses épouses, leurs secrets, texte choral qui, malgré sa dureté, ne manque pas d’humour, est son premier roman.

Kits Hilaire

Illustration : Épouses © N.V.D. 2025

Baba Segi, ses épouses, leurs secrets de Lola Shoneyin, Actes Sud 2