Lapiaz
de Maryse Vuillermet

Dans la vallée

Le Jura dans les années 1970, pour les babas cool de l’époque, c’est un territoire neuf à investir, vierge de toute pollution urbaine, un espace authentique. Comme dans le Lot, la Drome ou les Cévennes, on peut y tenter de nouvelles expériences, de nouvelles transgressions, un autre monde est possible. Partir, c’est renoncer au capitalisme, au salariat, au métro boulot dodo, on peut y refaire sa vie alors qu’on n’a pas trente ans et peut-être même refaire le monde sur de nouvelles bases. On y fait l’apologie du vivre au grand air, du travail manuel, de la coolitude et du peace and lovisme. On fume plus que de raison, mais ça aide à y croire encore plus fort.

Ce roman parle de cette reconquête des campagnes par de jeunes urbains au cours de ces années, de leur mode de vie, de leur intégration plus ou moins difficile dans un univers rural très rude, plein de traditions, de coutumes, riche de tous ces savoir-faire qui permettent de résister à l’hiver, et qui font travailler comme des fous dès que les beaux jours reviennent.

Le point de vue est multi-focalisé, mais c’est surtout celui des paysans, notamment de l’un d’eux qui est sur le point de passer la ferme à l’un de ses trois fils, et qui assiste médusé à l’installation dans une maison abandonnée, sans eau ni électricité, d’un jeune couple arrivé en 2CV. A l’image des autres locaux, il n’est pas hostile, il apparaît même plutôt bienveillant, mais il a du mal à comprendre cette reculade, eux qui courent après la modernité, le confort, le machinisme.

Maryse Vuillermet est une fine observatrice des modes de vie ruraux, elle décrit de manière très convaincante et très plaisante les habitudes des uns et les réactions des autres, elle nous raconte magnifiquement les paysages, les saisons, les histoires d’avant, pendant l’Occupation allemande par exemple. Elle sait nous balader dans cette campagne, nous la faire aimer, tout en ne cachant rien de la dureté du climat, de la neige qui couvre tout une bonne partie de l’année, d’une économie qui est faite de peu de choses.

Ce n’est pas un roman au rythme trépidant, les choses s’installent petit à petit, le cadre est soigneusement mis en place, on prend plaisir à sentir la tension s’installer. Tout cela alors que les hippies, comme disent les paysans du coin, d’insouciance en insouciance, se heurtent à la difficulté de vivre dans la montagne jurassienne, à la menace que ça fait retomber sur le couple. La Suisse et ses emplois tellement bien payés ne sont pas loin, à quelques dizaines de kilomètres, cela exerce une forte attraction, mais cela représente aussi un renoncement à l’idéal de décroissance prônée par le jeune couple. Idéal qui est de toute façon bien malmené par la réalité.

On croit que la foudre va tomber sur les babos, et c’est ce vers quoi tend le roman, mais la propagation de l’onde de choc prend des chemins imprévus, toujours sous les yeux du narrateur principal qui n’en revient pas de ce qui se passe. Et nous non plus.

La deuxième partie du récit est en effet soumise à une forte accélération. L’ambiance est très différente, on croirait un autre roman. Les tensions, les ressentiments, les jalousies, l’envie de vivre différemment, et surtout la révolution sexuelle tant prônée à l’époque, tout concourt à la dissolution des liens ancestraux qui régissent la combe où se passe le roman.

La fin est à la mesure de ce très beau roman, très noire et implacable, on en reste un peu stupéfait, mais ravi d’avoir été emmené jusque-là.

François Muratet

Lapiaz de Maryse Vuillermet, Éditions Rouergue Noir, 2025

Photo  : Lapiaz © Gina Cubeles 2025