Michèle Perrein © Adèle O’Longh 2025

La partie de plaisir
de Michèle Perrein

En lisant la quatrième de couverture après le titre du livre, j’ai été attirée et intriguée au départ, ce qui m’a poussée à lire ce petit roman magnifiquement écrit trouvé dans une boîte à livres. La partie de plaisir en question est l’avortement clandestin, à Paris, au mois d’août, d’une jeune femme encore mineure à l’époque. Elle vient de Normandie ou de Bretagne, et a rejoint son amour d’enfance, Martin, parti avant elle faire des études de droit pour devenir avocat. En petites touches impressionnistes constituées de saynètes brèves, Michèle Perrein brosse le tableau d’une véritable traversée du Gange à l’issue de laquelle une Émilie décillée, inchangée mais délivrée à la fois de sa grossesse et de sa dépendance à Martin, va pouvoir, enfin, voler de ses propres ailes, les ailes peut-être de ce roitelet qui faute de puissance se sert de ses petites cellules grises pour voler plus haut que l’aigle, roi des cieux.

À petites touches, donc, paraissant dispersées au début, mais constituant petit à petit un tableau, celui de l’univers d’Émilie, on se familiarise avec elle, et au milieu de ce paysage incroyablement bien défini et baigné d’une lumière délicate, avec son amour mélancolique et impuissant pour Martin, enraciné dans ce que fut l’enfant Martin, et auquel le jeune adulte qu’il est devenu donne peu d’assise. On se prend à se demander quand ces garçons magiques, curieux, fraternels se muent-ils insensiblement en patrons, en directeurs de conscience ? Quand deviennent-ils ces Hommes avec une grande hache, comme l’histoire, avec leur monde fermé où les petites femmes ne sont plus que de charmants accessoires, d’indispensables et délicieux passe-temps ? Et pourtant, dans ce livre sensible et sans complaisance, c’est bel et bien la douce, timide et hypersensible Émilie qui va connaître l’épreuve du feu, du vrai, celui qui vous fait frôler la mort, vous prend par les cheveux pour vous enfoncer la tête dans la terre. C’est Émilie qui déploiera un courage et une endurance dont celui qui se prend pour son mentor n’a pas la moindre idée.

Les mots qu’elle emploie pour le décrire, dans cette forme de narration à la troisième personne qui est un je indirect, le rendent d’abord émouvant, ensuite profondément antipathique. Le fait est qu’il ne l’écoute pas plus qu’il ne la regarde. Il ne la calcule absolument pas, pour employer une expression plus récente que le bouquin. Et si jamais elle ne cesse de l’aimer, il n’y a pas une seconde non plus où elle ne le voit pas dans sa plus grande transparence. Car elle est lucide, Émilie, sur elle-même comme sur les autres. Non qu’elle décortique, mais elle constate, elle ne se nourrit pas de déni. Elle connaît son poids, dérisoire.
Dès le début la matière de son amour est livrée avec simplicité :

« Émilie, derrière la porte, croise les bras sur le vide. Ces bras savent qu’ils ne se referment plus sur le même corps – la virginité, après tout ? – ils se referment toujours sur le corps de Martin mais un Martin passé à l’état d’homme. Cela a dû se faire imperceptiblement, peut-être plus brusquement tout d’un coup. Ou bien tout d’un coup en a-t-elle pris conscience ? Il est plus lourd sur elle, le torse de plus grande surface, plus long.
Déjà, elle se doutait que les histoires extravagantes ne sont pas celles qui le paraissent. N’est-il pas surprenant d’avoir senti un adolescent devenir un homme entre ses propres bras ?
Quand Martin l’a prise pour la première fois, il avait dix-sept ans – elle, quinze – un corps fluet, les hanches et les épaules étroites, les os fragiles. Tout ça est devenu solide : un homme lui a grandi dans les bras. Madame Irène me croit vierge.

D’habitude ce sont les mères qui regardent grandir ce qu’elles aiment : leurs enfants. Cette aventure est plus singulière. Martin et Émilie ont poussé ensemble, imbriqués l’un dans l’autre, plus liés que s’ils étaient nés d’un même œuf. On n’envisage pas la possibilité pour une mère de cesser d’aimer, du jour au lendemain, le vivant qui lui est passé entre les doigts. Émilie n’éprouve pas pour Martin des sentiments maternels – elle est, au contraire, admiration, appel à l’aide – elle soupçonne que, comme les mères, elle n’arrivera pas à se défaire de Martin. Non seulement elle l’aime, mais il symbolise la croissance commune de leurs os. »

On comprend que c’est aussi de l’indéfinition aquarellée de son enfance et de son adolescence qu’Émilie ne veut pas faire le deuil. Mais il lui faudra franchir la frontière, symbolisée par Paris en août, une ville immense où elle vague, se perd, a bien du mal à se repérer. Venue avec l’ambition ardente mais vague de faire du théâtre, elle finit par trouver une place de secrétaire. La voilà logée dans une petite chambre que Martin, bientôt, déserte. Car il a ses amis, son monde auquel elle n’appartient plus, où il rechigne à l’inviter. Émilie, selon lui, doit se faire ses propres amis. Le voilà qui se met à diriger sa vie, et à la diriger inexorablement vers l’extérieur de la sienne propre, qui est devenue d’un autre sérieux.

Tandis que Martin passe dans le monde des adultes de sexe masculin, en quelque sorte dans le monde des maîtres, Émilie découvre à la fois un univers protestataire qui lui réchauffe le cœur, dans les manifestations que Martin juge avec mépris comme des puérilités, et la solidarité des femmes à travers Madame Irène d’abord, qui la forme au secrétariat et la prend sous son aile, puis par le biais de Pierrette, la bonne naine des patrons, qui fait aussi le bureau où elle travaille :

 » Pierrette a quarante ans. Elle connaît à fond la condition domestique, qui, dit-elle, doublée de sa nature de naine, ne la fait pas rire. Elle est la révolte. Émilie l’approuve.
« Alors, vous êtes prête, On s’échappe ? »
À six heures, Pierrette sonne ainsi la fin de l’esclavage, gagne une heure sur son propre service, ferme la porte d’entrée avec la clé qu’on lui a confiée. Elle y met autant de soin que si elle emprisonnait dans la maison un animal dangereux : le travail, peut-être, ou l’âme de Mme Carbonnel.
Dans l’escalier, elles gambadent comme deux évadées. »

et enfin par Clara, faux nom de l’infirmière qui bien que la devinant manifestement mineure et malgré le délai trop avancé, trois mois, accepte de lui porter secours et l’accompagnera avec une fidélité sans faille tout au long de l’épreuve. Car la sonde, pendant trop longtemps, ne déclenche rien, bien qu’Émilie marche sans fin, manifeste, gravisse des escaliers, se promène inlassablement avec Pierrette. Clara la blonde, dont jamais Émilie ne connaîtra le nom, ne sera présente – et essentielle — dans sa vie que pendant ces jours interminables que dureront les tentatives successives et finalement victorieuses de décrocher l’amour lancinant qui se cramponne à son ventre. Pour ne pas éveiller de soupçons, Clara dissimule son matériel dans un sac de piscine, ainsi qu’elle l’explique à Émilie la première fois qu’elles se rencontrent.

« Autour des oreilles, les petits cheveux de la visiteuse blonde sont mouillés : elle arrive vraiment de la piscine.
« L’eau était bonne ?
– Quelle eau ?
– De la piscine.
– Oui. C’est à ça que vous pensez ?
– À quoi ?
– À la piscine ?
– Non. À d’autres choses.
– En tout cas, votre… comment s’appelle-t-il déjà ?
– Qui ?
– Lui.
– Martin.
– Votre Martin, il savait ce qu’il ne voulait pas.
Émilie fait signe que oui. Elle s’en doute.
« Il m’a suppliée, je vous assure.
– Moi aussi j’ai supplié.
– Qui ? Dieu ?
Émilie contemple cette blonde devenue capitale. Elles sont dans la cage. »

Le récit se déroule en chapitres qui vont de samedi à samedi, de la première rencontre avec Clara à la guérison d’Émilie, à tous les sens du terme, suivis d’un épilogue qui est en soi une conclusion. Mais cette semaine, à peine davantage, est profuse en souvenirs, ressassements, rêveries, rencontres, si bien que chaque chapitre est comme un paysage inextricable où sont repliés le passé, par bouffées désordonnées, le présent, et un futur embryonnaire plongé dans le sommeil.

C’est un très beau livre, qui témoigne simplement, du point de vue d’une jeune femme. D’une certaine façon, elle apprend à la fois la prison dans laquelle la relègue son sexe, et la liberté qui découle de cette prise de conscience. Sa sensibilité, par la profondeur et la largeur de ce qu’elle embrasse et la finesse et la précision avec laquelle elle le fait, est de l’intelligence au sens premier du terme : un ensemble de connaissances, une sagesse.
Tandis que les valeurs tronquées des autorités qui l’entourent, Martin compris, sont bel et bien, par leur étroitesse, leur morgue et leur manque total d’ouverture, une forme très sophistiquée de bêtise.

 » Le médecin est entré. Il a grimpé l’escalier. Il est dans la loggia.
« Alors ! Vous avez réussi ! »
Elle se laisse aller sur le côté, soulagée comme une bête qui sait – bien ou mal – qu’on va s’occuper d’elle. De la main, il l’étend sur le dos.
« Je vois… Ça y est. Et bien, bravo ! »
Il enfile des gants de caoutchouc, fourrage sans douceur en elle, la délivre du placenta. Le sang jaillit à gros flots, inonde le drap ;
« Une autre y aurait laissé sa peau », constate-t-il avec une espèce d’amertume.
Elle sourit, soulagée comme elle n’imaginait plus, depuis cette nuit, qu’on pût être soulagée.
« Je dois être solide.
– En tout cas, ça vous servira de leçon. »
Elle le regarde à pleins yeux, grave son impassibilité digne dans sa mémoire.
« Leçon de quoi ? »
Il souffle du nez. Elle le paie pour la deuxième fois, chasse de sa vie, avec lui, beaucoup de médecins, toute une race d’hommes.
Son sang est tiède dans les draps, flaque écarlate.
Elle ne halète plus, respire. « 

Je n’avais jamais entendu parler de Michèle Perrein, bien qu’elle ait été comparée à Flaubert et que Clouzot n’ait pas dédaigné de piocher dans l’un de ses romans pour une partie de la trame de son film « La vérité ». Elle a sombré dans l’oubli qui tend les bras à tant de gloires du mauvais genre, et ce n’est ni de polar ni de SF que je parle.

Hélas, tant de bijoux comme ce petit livre sont passés à la moulinette de l’oubli par de doctes et éminents juges de toutes obédiences. Il fallait pourtant un certain courage, en 71, avant la loi, pour publier le récit de cette initiation amère et mélancolique.

Lonnie

La partie de plaisir, de Michèle Perrein, ed. Flammarion, 1971

Photo : Michèle Perrein © Adèle O’Longh 2025