Sociétés matriarcales du passé et émergence du patriarcat
de Heide Goettner-Abendroth

Dans cette deuxième somme passionnante sur les sociétés matriarcales, cette fois abordées par la focale de leur apparition et de leur submersion par les sociétés patriarcales, Heide Goettner-Abendroth continue son travail iconoclaste de déconstruction de l’histoire patriarcale. Plussoyant en cela sur les propos de Marylène Patou-Mathis dans « L’homme préhistorique est aussi une femme », elle souligne que les inventeurs et pratiquants de cette science récente née en culture patriarcale ont une tendance lourde à projeter leurs préjugés sur des formes de sociétés dont les vestiges sont ainsi toujours interprétés dans le même sens.
Goettner-Abendroth, dans son précédent bouquin, a donné une définition précise et détaillée de ce qu’elle désigne par sociétés matriarcales : ce ne sont pas des patriarcats inversés, sociétés pareillement pyramidales où les femmes auraient le pouvoir et où les hommes en seraient dépouillés, mais des sociétés égalitaires, matrilinéaires et matrilocales, où la spiritualité est très importante, et où les femmes ont un rôle éminent, sans que les hommes soient dominés pour autant.
Je suis toujours stupéfaite de voir la virulence avec laquelle les travaux de Goettner-Abendroth sont attaqués, principalement sur le thème : « rien ne le prouve ». Mais en matière de paléontologie ou d’études préhistoriques, peu de choses peuvent vraiment relever de la preuve : nous avons des vestiges, et des interprétations de ces vestiges. Ce qui provoque l’ire des préhistoriens (pas de tous) c’est d’abord cette insolence à prétendre proposer un autre récit que celui qui est proposé et même imposé par l’Europe patriarcale, inventrice des sciences anthropologiques. Or comme le fait remarquer Pattou-Mathis, l’époque de naissance de ces sciences est aussi celle où les préjugés racistes et sexistes sont à une de leurs apogées. Il a fallu attendre que la science fasse suffisamment de progrès pour qu’on constate, par exemple, que certains guerriers enterrés avec tout leur fourniment d’armes étaient des guerrières, et que nombre de squelettes préhistoriques de femmes portent les lésions ligamentaires caractéristiques de l’usage habituels d’armes comme l’arc ou le javelot. On en retiendra que la science dit vrai jusqu’au moment où s’affinant, elle révèle ses propres erreurs, en une évolution exploratoire sans fin. Et dans ces erreurs préjugés et biais jouent un rôle déterminant. Or les biais et préjugés sexistes sont si considérables qu’il apparaît à beaucoup insupportable qu’on remette en cause ce qui serait un invariant des sociétés humaines (qu’on le déplore ou qu’on le célèbre d’ailleurs) : la domination masculine.

« ..Les femmes et leurs réalisations ont été considérées comme non existantes et marginales par l’archéologie conventionnelle également, comme si les inventions pragmatiques des femmes et les formes sociales culturelles qu’elles ont créé n’avaient jamais existé. Certaines de nos contemporaines archéologues féminines et chercheuses dans le domaine de la culture, ainsi qu’une poignée d’archéologues masculins, se sont opposés à cette conception standardisée par des critiques étayées et des arguments faisant autorité. Toutefois, leurs critiques n’ont guère laissé de traces dans la pratique archéologique actuelle, qui continue à perpétuer la conception patriarcale de l’histoire. »

Voici donc le récit que propose Heide Goettner Abendroth, et on constatera en la lisant que l’énorme somme des matériaux proposés, ainsi que leurs études et leurs interprétations par nombre d’autres chercheurs et chercheuses force le respect. Dans tous les chapitres qui font le tour des sociétés préhistoriques d’Europe, du Moyen-Orient et d’Asie centrale, la description des sites, des villages, des temples, des tombes, de l’art et des traces en général est très détaillée. De cette observation minutieuse naît un récit plausible. Il ne l’est certes pas moins que le parti-pris d’articuler tout récit sur ce qui serait un invariant des sociétés humaines : la guerre. Or ce que Goettner-Abendroth s’emploie à démontrer, c’est qu’elle n’est ni un invariant ni même une occurrence fréquente pendant des millénaires, en réinterprétant les « preuves » de cet état de guerre.
Par exemple, on a trouvé dans le nord de la Croatie un affleurement rocheux abritant les restes fossilisés d’environ 70 néanderthaliens qui y attendraient depuis 130 000 ans.
« Les ossements montrent des traces de coupures et d’éraflures, ainsi que des signes de violence supplémentaire, suscitant immédiatement l’hypothèse qu’à cet endroit-là des Aurignaciens, un type de premiers êtres humains modernes, ont rencontré des Néanderthaliens, les ont vaincus, puis les ont mangés. »
Mais il peut y avoir, comme le dit Heide, une autre interprétation. Une coutume courante lors du paléolithique et qui a perduré pendant des millénaires est celle de l’inhumation secondaire : elle consiste à enterrer individuellement les corps et les laisser se décomposer pendant un certain temps, puis de les exhumer, de nettoyer et désassembler les squelettes avant de procéder à la deuxième inhumation, collective celle-là, dans un lieu sacré. Les signes de violences secondaires étant plutôt imputables… à la dynamite dont il a été fait usage pour extraire les ossements de la roche.

Les chapitres 2, 3 et 4 décrivent de façon aussi détaillée qu’il est possible les diverses sociétés matriarcales originales qui se sont épanouies dans l’aire étudiée au paléolithique, puis au néolithique. L’autrice réfute totalement l’hypothèse selon laquelle les débuts de l’agriculture auraient entraîné pêle-mêle l’apparition de la propriété et de la guerre. Elle réfute aussi, par exemple, l’interprétation de bâtiments gigantesques et de murs cyclopéens comme la démonstration de l’existence d’une élite, arguant qu’il n’y a nulle trace de différences entre les maisons d’habitation, nul indice d’accumulation individuelle de biens dans les sites concernés, très nombreux, et que par conséquent ces bâtiments impressionnants peuvent être la preuve d’une coordination collective pour ériger des maisons communes et des temples.

Nous avons une tendance lourde à projeter notre organisation sociale sur le passé. Il en est de même pour la famille nucléaire, dont l’apparition est pourtant très récente : l’unité sociale de base était le clan. Le couple astreint à la fidélité et la lignée paternelle sont des institutions patriarcales. Il se produit pareillement dans les travaux archéologiques une recherche fiévreuse d’indices d’élites, de hiérarchies, de souverains, en somme d’une distribution sociale qui nous soit un peu familière. Goettner-Abendroth nous démontre que ces schémas, appliqués aux sites et aux vestiges préhistoriques, sont fragiles. En revanche, les sites préhistoriques offrent foison d’indices de rituels, de cérémonies, de coutumes qui n’ont pas besoin d’être distordues pour entrer dans un moule inapproprié. À la lire on se sent à la fois humble et émerveillée que la simple coordination collective puisse aboutir à des résultats aussi majestueux.

À partir du chapitre 5 (et à l’âge du bronze, entre le 5e et le 4e millénaire avant JC) on aborde la façon dont commencent à se développer dans la steppe eurasienne les premières sociétés patriarcales. Cette évolution est due à des conditions climatiques catastrophiques, qui transforment la ceinture de steppes de l’Eurasie, où vivaient des peuples d’éleveurs semi-nomades, en enfer inhabitable par une succession de sécheresses. Paradoxalement les troupeaux, qui sont l’apanage des hommes, s’accroissent, tandis que l’impossibilité progressive de l’agriculture, pratiquée par les femmes, les met à leur merci. La compétition entre éleveurs et la pratique de la razzia dans un contexte très dur développent la vocation guerrière des hommes. De semi-nomades, ces peuples indo-européens deviennent entièrement nomades, à quoi les obligent aussi la croissance des troupeaux. Ce sont pour beaucoup des troupeaux de chevaux, qu’on ne peut encadrer qu’en étant soi-même à cheval. La culture de pasteurs guerriers se précise et devient exclusive. Dans ces conditions violentes et dangereuses, Goettner-Abendroth suppose l’apparition d’un chef charismatique, qui se sera montré particulièrement providentiel dans une situation donnée, et aura surtout eu le réflexe de s’entourer de ce qu’elle appelle un état-major de coercition. Ainsi se met en place ce qu’on appellera plus tard le tourniquet du monde, qui fera déferler sporadiquement sur l’Europe des hordes de nomades guerriers, les premiers indo-européens, les plus récents huns et mongols. On assiste à la privatisation des troupeaux, à la naissance d’une élite guerrière qui réduira en esclavage les peuples conquis afin de les exploiter tandis qu’eux-mêmes se consacrent à l’art de la guerre. Les femmes sont totalement et férocement subordonnées. Nous avons là la première esquisse du principe des sociétés patriarcales, où comme elle le dit, les hommes, mais pas tous les hommes gouvernent : fortement hiérarchisée, sous la domination d’une élite guerrière régnant sur une foule d’esclaves laborieux, les femmes faisant partie des dominés. La dernière touche à cette vocation conquérante sera l’invention du char de guerre.
Dans la foulée apparaissent la patrilinéarité et un panthéon masculin où le fameux char de guerre, équipage foudroyant d’une efficacité remarquable tant sur les champs de bataille que dans l’intimidation qui fait partie de la tactique, occupe une place non négligeable. Nombre de sociétés pourtant résistent, soit en s’entourant de fortification et en s’armant, soit en négociant et en échangeant avec les conquérants. Mais les fondamentaux des sociétés matriarcales, l’horizontalité, l’égalité et la coordination collective, sont peu à peu « recouverts », entendre remplacés de façon violente ou quelquefois hybridés avec les nouvelles valeurs des peuples conquérants.
La résistance des femmes s’illustre par la longue histoire des Amazones : dans une de ces sociétés hybrides située dans l’île de Lemnos, des guerriers thraces auraient, selon la légende, massacré tous les hommes et se seraient approprié les femmes. Mais celles-ci les auraient à leur tour massacré en se servant de leurs propres armes. À la suite de quoi, elles auraient constitué cette impressionnante société guerrière, qui n’a d’ailleurs plus rien de matriarcal. Associées à des hommes d’autres peuples qui vivaient dans leur proximité mais pas avec elles, elles ont perpétué pendant des siècles cette société guerrière qui devint vite légendaire, fondant de nombreuses cités sur la côte turque de la mer Noire, puis sur la côté occidentale méditerranéenne. Elles ne gardaient avec elles que les filles, renvoyant les garçons à leurs pères. Les Amazones finirent par succomber aux invasions incessantes de nomades guerriers, et pour une part elles auraient aussi formé avec certains Scythes une société égalitaire, celle des Sarmates, où les femmes auraient continué à jouir d’un statut respecté et d’une grande liberté, et à exercer avec leurs compagnons le métier des armes.
Les sources sont nombreuses et variées, et il est bien hasardeux de distinguer la légende de l’histoire quand on s’aventure dans les millénaires antérieurs à la naissance du Christ. L’histoire patriarcale, avec la violence fondatrice des sociétés patriarcales qui se sont constituées par et pour la guerre, suivant des principes inégalitaires qu’on pourrait résumer par la loi du plus fort, mais aussi par la confiscation au profit d’une aristocratie réduite de tout ce qui était autrefois bien commun, a détruit jusque dans le récit les sociétés antérieures. Ce que continuent de faire ceux qui refusent d’envisager que les femmes aient pu, dans la longue histoire humaine, fonder des sociétés (alors que la fondation de sociétés par des hommes tient de l’évidence).
L’autre surgissement des sociétés patriarcales se situe en Mésopotamie, encore une fois à la suite de changements climatiques ayant provoqué un déplacement des populations qui vivaient autrefois en amont du Tigre et de l’Euphrate, du nord vers le sud et la riche plaine alluviale qui s’étend entre les deux fleuves. Ce mouvement fut incessant, sous la pression constante des nomades guerriers sémites et par l’attrait d’une terre fertile sillonnée d’innombrables canaux permettant une irrigation totale. La surpopulation entraîna l’émergence d’une classe administrative chargée de gérer la distribution de l’eau, puis, tandis que le débit des grands fleuves baissait, la simplification des canaux, et cette classe simplement administrative se transforma peu à peu en classe de pouvoir. Les villes devinrent des petits états en perpétuel conflit, jusqu’à ce que Sargon, un roi sémite, crée le premier empire de cette aire géographique vers la fin du troisième millénaire en unifiant sous son autorité les villes sumériennes. On le voit, si la guerre n’est pas un invariant des sociétés humaines, elle est incontestablement un invariant des sociétés patriarcales. Ce premier aboutissement ouvre la voie à notre histoire, malheureusement :

« Après les empires patriarcaux, les empires conquérants firent leur entrée dans l’histoire humaine et furent reconnus par les dirigeants comme la meilleure forme susceptible de servir leurs intérêts, en combinaison avec une propagande visant à les faire apparaître comme les débuts de la « civilisation ».

À ce stade, le livre de Goettner-Abendroth commence à être un livre d’histoire classique sur l’antiquité : empires, conquêtes, défaites, invasions, oppression des peuples par leur gouvernement, disparition progressive des femmes.
L’élimination des anciennes divinités et de l’organisation sociale matriarcale ne s’est pas faire en un jour. Dans les premiers temps, le statut des femmes dans les premières cités sumériennes restait élevé. Mais progressivement, avec la tombée en désuétude de l’organisation clanique et surtout la perte de la terre, les femmes perdirent leurs principaux appuis. Les vestiges matriarcaux sont longtemps restés ancrés dans les sociétés patriarcales, les déesses étaient toujours adorées, les mythes ont longtemps subsisté. Mais l’organisation hiérarchique stricte cantonnait les femmes au rôle d’épouses monoandres (d’époux polygames) et de mères d’héritiers mâles. Leur statut ne cessa de dégringoler.
« On peut le déduire du code de la loi d’Hammourabi, roi de Babylone (1760). Le mariage patriarcal était désormais partout en vigueur, c’est-à-dire que la femme et les enfants appartenaient au mari, comme sa propriété. Le père de famille avait le droit de tuer les nouveaux-nés qui ne lui plaisaient pas, notamment les petites filles. « 
À vrai dire les droits du père de famille étaient ceux d’un despote absolu. Il pouvait même mettre sa femme et ses enfants en gage en cas de dette, et s’il ne payait pas, ceux-ci se voyaient réduits en esclavage. « Les mauvais traitements infligés à un esclave pour dette étaient punissables par la loi, mais, dit la loi d’Hammourabi, rien de tel pour les sévices infligés à une esclave. »
La description de la férocité avec laquelle les femmes étaient traitées dans les premiers empires patriarcaux fait dresser les cheveux sur la tête. Comme le dit Goettner-Abendroth, les femmes sont les premières à avoir été réduites en esclavage au sein de ces sociétés.
La façon dont les femmes furent privées de tous leurs pouvoirs et de tous leurs droits varie : ainsi au pays de Canaan, les Phéniciens vivaient dans des royaumes où malgré la patrilinéarité régnait une relative égalité, où en tout cas les femmes étaient respectées et occupaient de hautes fonctions royales et religieuses.. jusqu’à ce qu’une oligarchie marchande prenne le pouvoir, abolisse la royauté et proclame une démocratie dont les femmes avaient complètement disparu.
« –Voilà qui montre qu’une prétendue « démocratie » peut aussi aboutir au patriarcalisme. Car il s’agissait d’une démocratie purement masculine, comme celles qui ont apparu plus tard en Grèce, à Rome et dans l’Europe bourgeoise. »

On ne peut mieux le dire…

Cette somme détaillée et passionnante s’achève sur la montée du patriarcat en Europe méridionale, et sur les éléments matriarcaux dans les sociétés patriarcales du nord des Alpes. Dans ce dernier chapitre, Goettner-Abendroth ne manque pas de dire ce qu’elle pense du « matriarcat celte » :
« …les deux cultures successives de l’âge du fer des Celtes, Hallstat et La Tène, et leur expansion dans toute la région de l’Europe au nord des Alpes, y compris les îles Britanniques, comme les campagnes celtes en Europe du Sud généralisèrent la guerre dans l’âge du fer. Cela s’accompagna d’une considérable patriarcalisation, ce qu’illustre la condition ambivalente des femmes celtes. Des éléments matriarcaux perdurèrent dans la religion celtique, qui était cependant clivée entre croyances de la classe dominante (dieux du ciel et de la guerre) et croyances des femmes et des masses inférieures (déesses mères). »

Gottner-Abendroth termine ce magnifique essai par une courte explication de ce qu’elle a prétendu faire :

« De tels résultats sont également d’une importance majeure pour les préoccupations politiques d’aujourd’hui, nous aidant à percevoir les différentes formes de patriarcat dans les sociétés contemporaines et à en changer les modèles oppressifs de l’intérieur. »

Et en effet, il est patent que le patriarcat, avec la centralité de la guerre dans les organisations nationales et internationales, des classifications hiérarchiques vertigineuses, le principe intangible de l’exploitation des gens, des ressources, du vivant, règne absolument partout, pour notre plus grand malheur. D’Eaubonne considérait le capitalisme comme une évolution du patriarcat. On pourrait peut-être dire une dégradation, si le patriarcat n’était pas horrible dès le départ par le seul fait qu’il est fondé et se perpétue par la violence extrême de la guerre comme principe directeur de tout ce qui concerne les affaires humaines.

Lonnie

Sociétés matriarcales du passé et émergence du patriarcat, Asie occidentale et Europe, Heide Goettner-Abendroth, éditions des femmes-Antoinette Fouque, 2025