Le brouillard recouvrait la terre… c’est par ces mots que débute le roman-fleuve Vie et destin dont l’ambition affichée était d’être le Guerre et Paix du XXe siècle. Vassili Grossman écrivain soviétique de renom, y faisait revivre l’URSS en guerre à travers la saga d’une famille dont les membres se retrouvaient plongés dans la vie quotidienne du peuple russe depuis Stalingrad jusqu’à Treblinka.
L’auteur a vécu cette épopée en tant que correspondant de l’Armée rouge. Fervent communiste au départ il en vient à s’interroger, prise de conscience rarissime à cette époque, sur la terrifiante convergence du communisme de Joseph Staline et du nazisme d’Adolf Hitler. Pour aggraver son cas, Vassili Grossman, qui a contribué à l’élaboration du Livre noir sur l’extermination des juifs par les nazis dans les territoires soviétiques, y revendiquait sa judaïté à travers l’évocation de sa mère assassinée par les Einsatzgruppen.
L’adaptation de Brigitte Jaques-Wajeman prend pour fil conducteur les mécanismes de soumission à l’autorité, à savoir l’instinct de conservation, la valeur performative des idéologies, et la terreur face aux meurtres de masses.
Sa mise en scène s’ouvre sur le musellement de la parole avec une presse aux bottes de Staline et se clôt sur la résistance intérieure pour conserver une part d’humanité. Entre-temps, les différents tableaux montrent l’extension du domaine de la prison jusque dans la sphère intime, les corps, corps de métiers, journalistes, scientifiques, médecins, ouvriers, militaires mais aussi corps de femmes et d’hommes, en famille, en couple. Le récit pris en charge par les comédiens ressemble à une contre-enquête documentée et l’enchaînement des scènes suscite une forme de questionnement lancinant : qu’aurions nous fait ? est-il possible de résister ? Fascinés et impuissants nous avançons vers la bouche du loup. Brigitte Jaques-Wajeman montre peu la violence en elle-même (arrestations, scènes de guerre, de torture, etc.) mais ses effets, ses germes et répercutions dans tous les pans de la société, comment la parole devient dangereuse et mortelle. Le grand sujet, c’est la censure.
Son message est à la fois intime et politique ; elle s’adresse à chaque spectateur et à l’espèce humaine dans son ensemble comme le faisait Robert Antelme, une parole vivante, qui s’avère d’une nécessité extrême aujourd’hui. Tout change et rien ne change, tout bouge et rien ne bouge. On pense au film récent de l’ukrainien Serguei Lonitza, Deux Procureurs et à son désespoir face à la répétition tragique de l’Histoire dans les pays de l’ex-URSS.
Dès le début, dans le clair-obscur d’un espace à peine allumé, les comédiens, assemblés autour d’une table, livres en main, s’emparent du récit en journalistes d’investigation, des pans entiers du roman sont restitués face public. Ce choix âpre, privilégier le message au détriment de la théâtralisation, peut lasser au début et suppose une attention soutenue du spectateur. Il se justifie par l’actualité qu’il révèle ; on pensait que l’hitlérisme et le communisme étaient passés de mode. Non seulement le fascisme et le stalinisme sont toujours vivants en Russie, mais d’autres « ismes » triomphent partout, tout aussi dangereux, nationalismes, fondamentalismes, antisémitisme.
Brigitte Jaques-Wajeman et sa troupe font preuve d’une empathie certaine pour l’œuvre et son sujet, s’effaçant presque derrière le récit qu’ils portent avec finesse et intelligence. Ce théâtre-récit est radical, dégraissé de tout effet spectaculaire, terrible par sa fausse simplicité apparente, on ne peut se raccrocher aux images métaphoriques. Quand le message pourrait prendre le pas sur la narration, celle-ci est relancée par le burlesque en seconde partie où la tragédie se présente comme un fait grotesque.
Vie et destin est une pièce qui interroge la manière dont on va s’en souvenir, ce qu’il en restera une fois la représentation terminée. Et ce qui demeure, c’est un engrenage bureaucratique où flottent des comédiens d’une grande justesse. Ces vieux communistes qui défendent bec et ongles leur modèle ne sont pas des idéalistes en soi, on leur a vendu un idéal radieux, le remettre en cause c’est se condamner à l’errance.
Sur la scène du théâtre de la Ville, résonne le décor labyrinthique du Procès de Kafka, ou l’inépuisable fonds de nouvelles russes de Dostoïevski à Platonov, qui décrivent tous le même système sans échappatoire. Le théâtre, comme la littérature, est un moyen de questionner le monde et soi-même.
Sylvie Boursier
Photo © Gilles le Mao
Vie et Destin, liberté et Soumission, d’après Vassili Grosman, mise en scène de Brigitte Jaques- Wajeman, création au théâtre de la Ville du 8 au 27 janvier 202©