Avez-vous vu The rider de Chloé Zhao ?

Tourné dans la réserve légendaire de Pine Ridge, dans le Dakota du Sud, où s’acheva, par le massacre de Wounded Knee, l’extermination des Sioux en 1890 et où l’American Indian Movement lança 83 ans plus tard un mouvement d’occupation qui dura plus de deux mois et signa le retour des Amérindiens sur la scène politique internationale, ce film étonnant aborde avec une grande tendresse et beaucoup de pudeur la vie des protagonistes. Car il s’agit d’une œuvre hybride entre le documentaire et la fiction : les personnages sont des personnes qui jouent leur propre rôle dans une histoire remaniée qui est peu ou prou la leur. Ce ne sont pas des acteurs, et s’ils jouent avec autant de naturel c’est qu’ils se contentent de mettre en scène leur propre vie.

Brady débourre des chevaux et participe à des rodéos, comme beaucoup de jeunes hommes de son entourage. Il est particulièrement brillant et a un rapport fusionnel avec les animaux, qu’il semble comprendre comme s’il parlait leur langue. Tous les hommes ont gardé de leur culture ancienne cette alliance avec le cheval qui en a fait des cavaliers avant tout, mais lui sort vraiment du lot. Jusqu’au jour où une jument particulièrement incontrôlable le démonte et lui ouvre le crâne d’un coup de sabot. Hospitalisé, il passe trois jours dans le coma et on lui place une plaque en métal dans le crâne. Les séquelles de son accident font qu’il ne pourra plus faire de rodéos : il lui arrive d’être pris de nausées et de vertiges, de s’évanouir, et surtout sa main gauche se crispe aux moments les plus inattendus à cause d’une forme d’épilepsie partielle. Il ne devrait plus monter non plus.

Dans ces grands espaces nus de la prairie où la somptuosité du ciel est presque marine, les mobile-homes sont dispersés et on se déplace souvent à pied. Les chevaux sont partout en liberté, et viennent quand on les appelle ou qu’on les siffle. Ils sont en enclos ou attachés lors des séances de dressage. Dans la réserve, les conditions de vie sont plutôt dures, mais la majesté du paysage et la présence des chevaux apportent un véritable luxe existentiel, non sans revers : les blessures et les mutilations ne sont pas rares. Lane Scott, que Brady appelle son grand frère, pratiquait pour sa part le bull-riding : il montait des taureaux. C’était une véritable gloire locale, qu’on retrouve tétraplégique dans le nouvel établissement où il a été déplacé, mais dans la vraie vie il doit cette horrible condition à un accident de voiture et non aux taureaux furieux.

Les jeunes étoiles du rodéo ne cessent de se passer en boucle leurs exploits sur leurs portables, même quand ces exploits les ont complètement brisés. Toute la virilité identitaire de ces jeunes, celle qui les fait tenir ensemble en tant qu’hommes, le dernier refuge de leur fierté passe par la prise de risques extrême et la fusion avec les chevaux. Et il faut dire que la vie est rude sur la réserve. Beaucoup, comme Brady, son père et sa sœur, vivent dans des mobile-homes et ont d’incessants problèmes de fric, aggravés quand comme le père de Brady ils jouent et boivent, ce qui n’est pas rare.

La mère de Brady est morte, mais il continue à aller lui parler sur sa tombe. Sa petite sœur est autiste et il a avec elle un lien très fort de tendresse et de soin réciproque. Plus compliquées sont les relations avec ce père assez autocentré mais aimant qui est le premier, comme la coutume le veut, à avoir mis son fils sur le dos d’un cheval dès l’âge le plus tendre et à lui avoir chanté les louanges du rodéo. Quant à ses amis, le groupe presqu’enfantin qu’ils forment est soudé aussi de façon presque mystique par l’attention et les prières qu’ils adressent en faveur de Lane, ou, on le comprend, de quiconque est tombé mais fait à jamais partie de leur communauté. Et c’est parce que chacun les représente tous, a fortiori s’il est particulièrement glorieux, qu’ils sont anxieux de voir Brady revenir parmi eux, tandis que les hommes plus âgés sont inquiets, eux qui sont conscients de son état.

Brady n’est pas seulement un champion de rodéo, c’est un dresseur exceptionnel. Parmi les meilleurs moments du film se trouvent les séances de débourrage, car s’il se confronte à la violence du rodéo sans cesse, il est d’une étonnante douceur avec les chevaux qu’il dresse, il leur parle, les apprivoise, et on a vraiment l’impression d’un échange. Jamais il ne leur met de mors, à aucun moment, même quand ils sont encore très sauvages, il les guide simplement avec des bridons de cuir ou de corde nouée, très doucement et respectueusement. Même avec son propre cheval Gus, il avance toujours en tendant d’abord la main vers le nez du cheval et se laisse flairer avant d’entrer en contact, lentement. Et pour le dressage d’Apollo, cheval devenu vicieux, qui est plus brutal, il alterne les moments d’excitation et de calme, sans davantage l’équiper d’un mors. Son lien avec les chevaux va au-delà des confrontations violentes du rodéo ou de l’apprentissage du dressage, c’est une fusion profonde, puissante, qui est ancrée dans ce qui fait son identité.

Lili, la petite sœur, tient une place éminente dans sa vie. D’elle seule il accepte le langage de la raison, qu’elle sort sans s’encombrer de circonlocutions, avec la rugueuse sincérité des autistes. Ils sont très proches, tout en étant très respectueux l’un de l’autre.

Si les chevauchées dans la prairie, les ciels fantastiques, les immenses étendues ondulées d’herbe jaune où sont dispersés les chevaux nous submergent de beauté, la sinistre tristesse du Dakotamart où Brady trouve à s’employer « en attendant », de guérir, de renoncer, de trouver une autre voie impose une forme de laideur et de désespoir devenu universel. Car le fric manque dans cette famille comme dans tant d’autres, et il faut bien s’enrôler dans les turbins que propose ce monde plat et trivial qui a vaincu et écrasé le monde antérieur. Dans les gondoles, à la découpe, Brady n’est plus que ce que les USA font des humains sans ressources financières : un prolétaire, un boulon dans la grande machine anthropophage. Il n’est plus question de chevaux, de grands espaces, de ce qui fait l’homme, la bravoure, la fraternité, la compréhension fine des autres vivants. On comprend qu’il s’entête jusqu’au-delà de la raison à s’accrocher au monde d’avant. Mais c’est aussi s’approcher dangereusement d’une mort prématurée, et depuis que sa blessure l’a éloigné des rodéos, Brady est plus disponible pour se rendre auprès de Lane, avec lequel il communique intensément et qu’il aide à récupérer un peu de sa mobilité. Les deux amis, qui sont vraiment deux frères, ont gardé le lien qu’ils avaient avant l’accident, et la nouvelle condition de Brady, d’une certaine façon, tisse une autre extension de leur amitié.

Mais personne n’est d’acier, et les pertes s’accumulent autour de Brady. Les nouvelles désastreuses s’accumulent. Dans ce contexte, il est devenu impossible que l’échappée passe par les rodéos ou même le dressage. Dans la dernière séquence, le bronco particulièrement furieux que doit monter Brady, pendant quelques secondes, se calme et le regarde, et on a l’impression que c’est le cheval lui-même qui lui dicte de faire le choix qu’il ne peut plus reculer davantage, et qui est tout simplement entre la vie incertaine, et la mort certaine.

C’est un film lent, entrecoupé de fureur, plein d’amour, et baigné de beauté. Un contre-western, car si les jeunes hommes s’appellent eux-mêmes cow-boys, s’ils ont adopté une coutume initiée par les cow-boys et les vaqueros lors des grands rassemblements de troupeaux au XIXe siècle, leur héroïsme apparaît surtout comme une quête identitaire désespérée. Ils sont de vrais cow-boys mais prient en Lakota, et si leur isolement les préserve plus ou moins, les gardant dans une bulle aux dimensions de l’univers, la faucheuse passe ici plus qu’ailleurs, et l’argent impose à tous ses mesquineries.
Du reste, contrairement à la légende, on sait que la moitié des cow-boys étaient noirs, mexicains ou indiens. La folle gloriole d’affrontement rituel avec les animaux passe comme une impulsion électrique entre les différentes cultures en hybridation.

Chloé Zhao a vécu des années dans la réserve de Pine Ridge, et le naturel des habitants tient sans doute aussi à la familiarité qu’elle a établie avec eux, aux confins du rêve américain, de l’autre côté du miroir. Les plans sont serrés quand ils cadrent Brady, Lane, Lili ou les amis, mais aussi Gus, Apollo, Crystal, leurs chevaux, larges pour les scènes d’extérieur, qui embrassent l’immense prairie du Dakota et les ciels de tous les moments de la journée et de la nuit. Il en émane une sensualité intense et diffuse qui va des peaux humaines aux robes des chevaux, à l’herbe roussie par le soleil, comme si tout était fait de la même matière pétrie de lumière et d’ombre. Tout est familier dans ce film tant on a été habituées aux films de grands espaces, et tout est transformé et redevient natif, à la façon de l’eau bleue quand, passée à travers le système vasculaire des arbres, elle devient de l’eau verte, subtilement purifiée, avant de s’évaporer. C’est transcendant et d’une beauté vraiment réparatrice.

Lonnie