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Rock me Amin
de Jean-Yves Labat
Regards croisées

Le courageux petit tambour

C’est un roman incroyable, que j’ai lu d’une traite ou presque, l’œil rivé sur les pages et le cœur battant la chamade. C’est rare que je recommande un livre avant même d’en parler, mais l’essentiel est dit, vous pouvez aller le commander.

Pour ceux qui sont encore là, sachez que cette histoire, qui a l’air vraie, qui l’est sans doute, se passe en 1977, elle met aux prises l’auteur (musicien français vivant à l’époque aux États-Unis, claviériste dans Utopia, le groupe de rock progressif de Todd Rungren) avec l’entourage du dictateur Idi Amin Dada. Le projet est de faire un enregistrement du dictateur ougandais, qui se plaît à jouer de l’accordéon, pour faire un hit mondial à partir d’une reprise d’une chanson populaire hyperconnue, le chant de Noël Little Drummer Boy.
On est dans un milieu où on boit du café arrosé de bourbon dès le réveil, avant de sniffer de la coke et d’aller travailler en fumant un pétard. Autrement dit les idées les plus farfelues ont l’air géniales et Polydor promet par contrat 250 000 $ à notre Jean-Yves s’il ramène un master avec Amin Dada à l’accordéon. Ça tombe bien, il est dans la dèche.

Tout est démesuré dans ce que raconte le narrateur, aussi bien les rencontres qu’il fait à l’Hôtel International de Kampala dans le milieu des coopérants, diplomates, hommes d’affaires internationaux, que lorsqu’il réussit à entrer quasiment par effraction dans le palais présidentiel, alors même que plusieurs personnes qui savent bien ce qui se passe à la tête de ce pays lui ont dit de laisser tomber cette histoire débile car non seulement ça ne marchera pas mais en plus il risque sa vie.

L’écriture est très inventive, l’auteur transforme notamment les noms en verbe, ça donne un texte truculent, très vif et imagé.

« J’aime beaucoup Charles mais, à la différence de François, mon sybarite de Breton ne rock and rolle qu’en dessous de la ceinture. À l’étage supérieur, diplomatie oblige, il danse le slow-à-pelle sans pogner le cul de sa cavalière : normal, il fait carrière. »

Le narrateur réussit à préparer son coup en se mettant au travail avec les musiciens du palais et ça donne de très belles pages où il parle de musique d’une manière euphorique.

« Dans la salle de bal, le groupe est au travail. Bien calée sur le beat métronomique de la batterie, la basse fait vibrer les carreaux des fenêtres en contre-boutant la ligne mélodique de mon Little Drummer Boy qui se faufile entre les répons au phrasé exotique des guitares électriques et les riffs étincelants de la section des cuivres. Magnifique, Salomé-Susie danse son « parapapampam » avec les choristes, tout baigne, je suis aux anges : « Oh Uganda, land of Beauty »… »

Tout ne va pas pourtant aller de soi et notre papillon va se brûler les ailes en se rapprochant du commandant suprême, le « maître de toutes les bêtes de la terre et des poissons de la mer », ce qui donne des pages terribles et effrayantes sur ce qu’on ne peut même pas qualifier de répression mais plutôt de massacres de masse.

Bref, comme je le disais tout au début, un livre prenant, tendu, drôle, et donc à lire absolument !

François Muratet

Rock me Amin, Jean-Yves Labat de Rossi, Arthaud 2024

Photo : Rock me Amin © Gina-Cubeles