Hamlet
au Théâtre des Amandiers

Être ou ne pas être… Hamlet ? On pourrait croire que tout a été dit, fait, jouer autour d’Hamlet. Pourtant, cinq siècles après sa création, le texte révèle des angles nouveaux, illuminé par le jeu si singulier de Sandra Hüller dans le rôle-titre. Son approche déconcertante du personnage aux antipodes de l’enflure tragique habituelle ancre le moindre dialogue dans une réalité qui lui est propre. Elle écoute, elle regarde comme un enfant qui observe ses parents, sa famille, le monde, stupéfaite que sa mère, la reine Gertrude (Mercy Dorcas Otieno, excellente) ait épousé son oncle (Stefan Hunstein, magistral) quelques jours après la mort de son père. Hamlet soupçonne son oncle d’avoir supprimé son père pour s’emparer du pouvoir et devient celui qui peut révéler le complot aux yeux de tous, donc l’homme à abattre. Que puis-je faire ? Que dois-je faire, ces questions résonnent très simplement au-delà de toute métaphysique ; comme le cri d’un jeune né dans une famille toxique ou fantasmée comme telle, elles prennent une dimension très concrète. C’est humain, tout passe par le corps et Sandra Huller imprime chimiquement le spectacle à tel point qu’à la fin on a le sentiment qu’elle nous a donné une part d’elle et que ce que l’on a vu ne se reproduira pas. Il faut la voir seule, plantée au milieu du plateau pendant l’entracte, du coup on n’ose plus sortir. Voûtée, les épaules rentrées, un peu statique et très infantile, Hamlet court se réfugier dans les bras de sa mère et la chatouille pour la repousser ensuite, quête de l’affection, cherche un soutien et finalement ne sait plus à quel saint se vouer. Cet Hamlet contemplatif et si seul, qui fait le vide autour de lui par son côté buté, a le regard de celui qui voit sans voir, parce qu’il en sait trop. On a envie de protéger cet adolescent démuni qui se cherche un père et ne veut pas tant se venger que rétablir la vérité (ce qu’il croit l’être ou la projection d’un désir inconscient) et une société sur des bases saines, loin de la pourriture du Danemark. Avec un jeu souterrain, on sent qu’elle retient certaines impulsions juvéniles, Sandra Hüller, se déplace lentement et, telle une plaque tectonique, met en branle l’engrenage des rapports de force.

Johan Simmons fait de ses acteurs des spectateurs voyeurs qui, lorsqu’ils ne jouent pas, s’assoient, au premier rang avec nous, pour examiner les faits et gestes des autres, ils s’adressent directement leurs répliques et nous prennent à témoin. Dépourvus d’artifices, de costumes et d’accessoires, ils s’engagent tels qu’ils sont avec pour seuls bagages l’interprétation à mains nues grâce à leur présence. Être ou ne pas être Hamlet, Ophélie, Gertrude, Claudius et Laërte ? Nous nous sentons visés comme s’ils étaient parmi nous, nos contemporains de désespoir dans un monde qui va à vau l’eau.
En diagonale l’un de l’autre, aimantés et comme repoussés par une mystérieuse force d’attraction, un immense globe lumineux se déplace face à une plaque en métal luisant. Le balancier tourne autour d’une piste qui ressemble à une patinoire ou à un bowling, un terrain de jeu d’une blancheur immaculée bordé de noir tel un drap mortuaire, des coups de gong scandent le temps qui passe, chaque minute rapproche de la boucherie finale dont on ne verra rien mais qui nous sera racontée par les fossoyeurs comme si l’enjeu central de cette mise en scène n’était pas la théâtralité d’action, mais le travail de deuil, la fin de toute illusion. Alliance de simplicité, de cérébralité et de mystère ce spectacle a quelque chose d’une scène primitive aux résonances analytiques.

Sylvie Boursier

Photo @ Ju Bochum

Vu au théâtre des Amandiers de Nanterre en mars 2026.