L’ordre du jour
au théâtre du Vieux Colombier

« On ne tombe jamais deux fois dans le même abîme. Mais on tombe toujours de la même manière, dans un mélange de ridicule et d’effroi. » Les poubelles de l’histoire, avec sa grande H, sont pleines de boules puantes, de rushs, d’enchaînements grotesques, ainsi que de la résistible ascension d’Hitler entre 1933 et 1939. Éric Vuillard, dans L’ordre du jour, éclaire les coulisses, le hors-champ ; en quelques scènes, il montre le rôle majeur joué par le monde des affaires et de la finance, le génie du bluff d’Hitler face à des dirigeants tétanisés ou inconscients. La légende de la puissance allemande s’écroule quand on découvre que le déferlement de l’armée allemande sur l’Europe de l’Ouest a commencé par un énorme fiasco, une panne qui cloue les chars sur place, en 1938, lorsque Guderian, le stratège de la conquête, entrait en Autriche.

Jean Bellorini adapte en deux temps, trois mouvements, le livre de Vuillard : tout commence le 20 février 1933, lorsque vingt-quatre puissants patrons allemands, reçus par Hermann Göring et Adolf Hitler, sont invités à financer la campagne du parti nazi pour les législatives, et s’exécutent. « Ce moment unique de l’histoire patronale, une compromission inouïe avec les nazis, n’est rien d’autre pour les Krupp, les Opel, les Siemens, qu’un épisode assez ordinaire de la vie des affaires, une banale levée de fonds. » Dans un salon à la symétrie régie par de subtils jeux de proportion, avec une mathématique palladienne, quatre pantins (Hitler, Göring, Gustave Krupp et l’héritier Opel) scellent le soutien hideux de l’industrie au national-socialisme. Baptiste Chabauty, Jérémy Lopez, Julie Sicard, Laurent Stocker exécutent avec maestria la sinistre pantomime en se refilant des masques difformes, tout étant réglé, millimétré, dans un cadencement de gestes grotesques. Leur virtuosité physique et les modulations d’un jeu burlesque, voire clownesque, sur des tonalités grinçantes impressionnent. On passe d’une rigidité de marionnette à l’aisance de danseurs dans des séquences de cabaret, jusqu’au partage désenchanté des leçons de l’histoire à la fin, énoncées très simplement, sur le ton de la confidence, livre en main.

Se succèderont bien des rencontres manquées, risibles et toutes véridiques, qui auraient pu inverser le cours de l’histoire, sur fond d’expressionnisme allemand de l’entre-deux-guerres. On reste sans voix face à la rencontre secrète entre Adolf Hitler et le chancelier autrichien Kurt von Schuschnigg (Jérémy Lopez, tout en rondeur et tétanisé dans son anorak rouge, sous prétexte d’une invitation à skier du chancelier), qui scelle l’Anschluss, à coups de menaces et d’intimidation. On devise tennis à Downing Street, tandis que l’Autriche est envahie.. En mars 1939, lorsque Ribbentrop (Laurent Stocker, confondant de goujaterie) pérore dans le salon de Chamberlain, abusant de la politesse de son hôte afin de retarder la réponse britannique à l’Anschluss. Pour couronner le tout, il y a ce rire immonde entre Goering et Ribbentrop pendant le procès de Nuremberg, joyeux du bon tour joué aux Alliés dans une partie de poker menteur et du gaz coupé aux Juifs de Vienne.

« Vous, apprenez à voir, plutôt que de rester les yeux ronds… Agissez au lieu de bavarder… », disait Brecht, le ventre encore fécond, d’où a surgi la bête immonde. Le théâtre déniaise les mythes, déboulonne les idéologies, défrise les auréoles, et nous voyons avec horreur le même engrenage poisseux aujourd’hui en Ukraine, lorsque Poutine exhorte les oligarques à cracher au bassinet pour financer sa sale invasion, ou encore lorsque Donald Trump joue à la bataille navale à coup de bluff permanent.

Un oratorio noir, brillant, salutaire, à l’ordre du jour malheureusement : la catastrophe aura-t-elle lieu en mode tragique ou carnavalesque ? Spectaculaire, à n’en pas douter.

Sylvie Boursier

Photo © Christophe Raynaud de Lage.

L’ordre du jour, mise en scène de Jean Bellorini, du 25 mars au 3 mai 2026, au théâtre du Vieux Colombier.