Ce documentaire est un hommage au mouvement littéraire d’avant-garde en langue yiddish de l’entre-deux-guerres. On y croise des poètes qui s’exprimaient de façon extrêmement novatrice et iconoclaste, avec beaucoup de lyrisme pour certains, une froideur presque désincarnée pour d’autres, mais qui tous nous font découvrir une facette méconnue du yiddish, langue associée à la culture du Shtetl, à un humour grossier, jargon de bric et de broc ayant emprunté à trop de langues, plutôt germanique mais s’écrivant en caractères hébraïques, identifiée à cette judéité livrée à l’holocauste, impuissante et soumise. Langue désormais éteinte mais pas tout à fait, comme on le verra. Et ce sont sept jeunes gens de divers pays, Israël, la France, l’Allemagne, la Pologne, la Lituanie, qui ne sont pas tous Juifs, mais tous passionnés par la poésie yiddish d’avant-garde, qui l’introduisent par le biais de leur poète préféré.
En se présentant, ils parlent de leur parcours et de la façon dont ils se situent par rapport au yiddish (tous ne sont pas juifs). Pour Tal Hever-Chybowski, directeur du centre de yiddish à Paris, qui a grandi à Jérusalem et qu’on rencontre à Berlin, c’est en travaillant sur les traces de l’hébreu qu’il était sans cesse ramené au yiddish, dont le lexique contient 10 % de termes en hébreu et qui s’écrit dans l’alphabet hébraïque. C’est par le yiddish qu’il a suivi l’évolution de l’hébreu durant les siècles de présence juive en Europe. C’était aussi la langue de sa grand-mère, qui parlait sept langues, mais celle-là était considérée dans sa famille comme une langue sans valeur, ainsi que la culture qui s’y rattachait. Mais quand il s’est mis à étudier le yiddish, ce mépris s’est effacé, le yiddish était la langue du plaisir, celui pour sa grand-mère de s’exprimer dans sa langue natale et d’aborder des choses dont elle ne parlait pas en hébreu, et pour lui le plaisir ludique de découvrir une autre dimension. Il met en balance Moses Mendelssohn, père de la Haskala au XVIIIe siècle, les Lumières juives, et le poète en Yiddish Yehoyesh, de son vrai nom Shloyme Blumgarten, 150 ans plus tard. Pour Mendelssohn, le yiddish, « eine Vermischung der Sprache », une confusion de langues, et non la judéité, était un obstacle à l’assimilation des Juifs qu’il appelait de ses vœux. Mais pour Yehoyesh, là n’était pas la question. Mendelssohn traduisit la Bible de l’hébreu vers l’allemand (en caractères hébraïques). Yehoyesh, lui, traduisit la Bible de l’hébreu vers le yiddish. Cette traduction, pas la première mais la plus exhaustive et la plus accomplie, eut une grande influence sur la culture yiddish.
Chaque rencontre de ce documentaire finit par la lecture de son poète préféré. Le texte en yiddish se présente en fond, tandis que le visage en gros plan du lecteur ou de la lectrice s’affiche, et que la traduction apparaît au fur et à mesure de la lecture. C’est donc la traduction par Yehoyesh de l’Ecclésiaste dont Tal Hever-Chybowski lit un fragment :
« …Tous les fleuves vont vers la mer, et la mer n’est pas pleine. Vers le lieu où vont tous les fleuves, là ils vont toujours… « .
Dès le début nous sommes captivés par ces jeunes qui à l’instar de leurs idoles sont cosmopolites, érudits et souvent parlent plusieurs langues.
Aux Lilas nous rencontrons Valentina Fedchenko, née à Leningrad à la fin de l’ère soviétique, qui s’est consacrée à la linguistique, surtout grecque et byzantine. Elle travaille à l’Inalco, au département d’études juives. C’est une prof l’allemand qui l’a invitée à apprendre le yiddish. Elle a rencontré son mari dans ce contexte, et la première langue de leur amour fut le yiddish, et seulement après le français et le russe – et toujours le yiddish. Le groupe avec lequel elle commença l’étude du yiddish était la crème des écrivains et poètes pétersbourgeois, et certains étaient aussi traducteurs. Leur projet était de traduire la poésie moderniste yiddish en russe. Ils se sont mis à lire les poètes modernistes du groupe américain « di Yunge », les jeunes. Ceux-ci se démarquaient des poètes prolétariens et didactiques. Ils voulaient bien être prolétariens, mais en changeant la langue, avec un véritable souci de l’art pour l’art. C’est ainsi qu’elle a découvert son poète préféré, Moyshe-Leyb Halpern. Son premier recueil de poésie était en allemand, puis il a émigré en Amérique où s’épanouissait la culture yiddish, et il a rencontré le groupe des jeunes, mais sans jamais en faire partie. Elle se sent proche de lui parce qu’elle est étrangère à Paris où elle vit, et elle est devenue étrangère à Saint-Pétersbourg. Elle lit un poème splendide, Memento Mori :
« …Et lorsque Moyshe-Leyb leur dépeindra la mort
Non pas sombre et grise, mais belle et colorée
Comme elle s’est présentée au loin vers dix heures
D’elle-même, là-bas, entre vagues et ciel
Est-ce qu’on ira le croire Moyshe-Leyb ? «
Raphaël Kœnig est né à Paris, où il habite, et est diplômé de Harvard en littérature comparée. Il fait partie du comité de rédaction de la revue yiddish en ligne In geveb. Sa famille était assimilée, et il a appris le yiddish à l’université. Cette question de l’assimilation est centrale pour les Ashkenazes, car alors, que signifie être Juif ? Question que se pose Kafka, et à laquelle, ayant découvert le théâtre yiddish, il répond par son discours sur la langue yiddish, à la fois poétique et inexact : pour lui le yiddish est une langue essentiellement populaire et orale, sans grammaire. Mais c’est faux. L’avant-garde des écrivains et poètes yiddish connut son apogée après la grande guerre. Elle était marquée par les violences qui n’avaient pas cessé en Europe de l’est. Un des poètes qui l’a le plus marqué est Peretz Markish. Né aux confins de l’Ukraine et de la Pologne, il a fait partie du groupe d’avant-garde Kiev. Peretz Markish participa à la création du journal Khalistra. Les poèmes avaient beaucoup de succès, les gens venaient en masse les écouter, « comme aujourd’hui à un concert de rock ». Ce succès venait aussi de la façon dont ils « raccrochaient les wagons » avec la religion. Faisant partie des avant-gardes européennes, ils étaient aussi portés par une ferveur messianique. Il considère Peretz Markish comme le Rimbaud yiddish, et lit le poème Pust un pas, Sans but :
« …Qu’est la lumière du monde face à la soif de mon œil
Et face aux brasiers de mon cœur,
Qu’est l’obscurité du monde ?
Le chemin est trop court
Pour moi qui ne sais où je vais
Et pour mon obstination sauvage,
Paresseux et sommeillant est le vent… «
Lila Thielmans, née à Anvers et qu’on rencontre à Paris, a toujours entendu parler yiddish dans le quartier juif de la ville où elle vivait, sans le comprendre. À Paris elle a cessé d’être dans ce bain linguistique, mais c’est là qu’elle s’est mise à étudier la langue. Elle s’ennuyait pendant les cours, elle avait envie de parler et de découvrir la culture. Son professeur l’a invitée à des rencontres de petit groupe en privé pour des lectures commentées. Puis elle a cherché des centres yiddish dans le monde, et appris qu’il en existait un à Paris, où elle pouvait être en immersion pendant un an. C’est ainsi qu’elle a découvert les poètes modernistes, et particulièrement Anna Margolin, de son vrai nom Rosa Lebensboim. Comme pour les autres, c’est d’émigrer en Amérique qui lui laissa les coudées franches pour s’exprimer. Elle avait reçu une éducation séculière et ne parlait pas le yiddish, qu’elle dut apprendre. D’après Lila Thielmans, elle avait un rapport instrumental (aux deux sens du terme) avec cette langue. Elle lit d’elle le poème Portrait :
» Au repos. Au repos.
Elle resta assise droite et raide
Et ne confia même pas
Son masque à la solitude,
Quand les bonnes heures vespérales
Se penchèrent en pleurant sur elle
et sur tout
Elle sentit juste une folie
brûlante, lugubre,
Lui enserrer tendrement le cou… «
Dory Manor, poète, traducteur et éditeur de poésie, a » grandi en hébreu » à Tel-Aviv-Jaffa, et c’est là que nous le rencontrons. Il dit que la langue absente de la maison était le yiddish. Comme Tal-Hever Chybowski, il souligne le côté répulsif du yiddish chez beaucoup d’Israéliens ashkénazes. Cette langue représentait la diaspora, la faiblesse, la féminité. » Les Israéliens avaient voulu construire quelque chose de nouveau, de fort, de militaire, de viril. » Dans l’histoire hébraïque moderne, cette langue était ennemie du Juif. Heureusement il est parti à Paris, où il est resté dix ans, et où il a appris le yiddish avec Yitshok Niborski, découvrant une option juive différente, séculière mais cosmopolite, pas nationaliste, pas territorialiste. Plus tard, dans la revue O! il publie un numéro de 500 pages consacré au yiddish d’un côté, à l’arabe de l’autre. N’ayant rien à voir l’une avec l’autre, ces deux langues sont les adversaires de la culture hébraïque moderne, l’ennemi intérieur et l’ennemi extérieur. » Le mélange entre hébreu, arabe et yiddish a été une conflagration culturelle qui a touché le cœur des lecteurs. » Ce qu’il trouve le plus attirant dans le yiddish est sa poésie, et surtout sa poésie féminine. Il y avait beaucoup de poétesses dans le mouvement d’avant-garde de l’entre-deux-guerres, Anna Margolin, Kadia Molodowski, Rokhl Korn, et sa préférée, Celia Dropkin, qui exprimait sans fard une sensualité téméraire pour l’époque. Il lit le poème Un baiser :
« …Alors, j’ôte sa couverture et j’embrasse son sein,
Et je bois goulûment son sang,
et subitement je me sens si légère, si bien,
Mon amour malade, mon amour solitaire,
A soif de son sang. »
Migle Anusauskaite, à Vilnius, travaille au centre de recherche » Judaica « . Elle est venue au yiddish par l’étude des langues en général, le chinois, l’hébreu, et c’est son prof d’hébreu qui l’a invitée au centre judaica, où elle travaille depuis deux ans. Beaucoup de documents sont en yiddish. Elle se dit convertie à cette langue et ne cesse de se perfectionner, à Vilnius, à Paris, à New-York. Le Yevo, institut d’études juives installé à New-York depuis la 2e guerre mondiale, a été créé à Vilnius. La culture juive y était florissante dans l’entre-deux-guerres, et 40 % de la population de la ville était juive, depuis des siècles. Aujourd’hui il faut chercher les traces de cette présence juive. Au centre-ville bourgeois, avec ses petites boutiques, se trouvait le ghetto. Mais de plus en plus certains jeunes comprennent que la culture juive fait partie de l’histoire de leur pays. Elle travaille sur des autobiographies de jeunes de 16 à 22 ans collectées par le Yevo. Malgré l’injonction de ne pas faire de littérature, il y a énormément de poésie. Dans l’entre-deux-guerres la poésie était centrale dans la culture, les salles étaient combles. « Yung Vilne », dans les années 30, était une organisation humaniste et socialiste de jeunes poètes yiddish où on retrouve Khayim Grade, Shmerke Kaczerginski, Leyzer Volf, et le plus connu, Avrom Sutzkever. La nature a une grande importance dans sa poésie. Elle lit le poème De la forêt :
» Tout est précieux pour mon œil en sa course
Tout est cher, essentiel pour ma stance
les herbes, les arbres, la terre, une source,
et du sommeil la lointaine nuance.
Et dans tout je rencontre un éclat
de l’infini. «
À Varsovie, Karolina Szymaniak est chercheuse, traductrice, conférencière et enseignante de yiddish. Comme Migle Anusauskaite à Vilnius, elle a éprouvé un grand besoin d’apprendre le yiddish et la culture juive car elle avait le sentiment que cette culture et cette langue faisaient partie de la culture polonaise. Elle voulait prouver que le yiddish était autre chose que la culture du shtetl, qu’un folklore, que la culture d’un peuple assassiné. » Nous voulions relier notre passé avec la culture juive, mais nous cherchions un autre passé. » Ils étaient comme les jeunes poètes qu’ils trouvèrent, plein d’énergie, révoltés, et publièrent un livre bilingue en yiddish et polonais, pour réintroduire l’héritage yiddish dans la culture polonaise, en faire une partie vivante de la culture polonaise. Elle a découvert une écrivaine alors totalement inconnue, Debora Vogel. Elle fut émerveillée de découvrir à la bibliothèque de Varsovie ses » Montages en prose « . Debora Vogel ne connaissait pas le yiddish et dut l’apprendre, chez elle on parlait polonais et hébreu, mais c’est sur le yiddish qu’elle fit ses gammes. Elle a un rapport très expérimental à la langue. Karolina lit Un poème sur les yeux :
» Les yeux peuvent luire comme deux châtaignes dures,
Deux noyaux durs de tristesse,
Dans la poêle en tôle jaune des rues… «
On se prend à penser, aujourd’hui, que ces tiraillements entre diasporisme et nationalisme, entre ouverture et repli, ne sont pas, au fond, réservés aux peuples diasporiques, mais font partie des tiraillements des identités humaines. Un très beau documentaire, passionnant.
Lonnie
Yiddish, film franco-israélien de Nurith Aviv, 2019.