Avez-vous vu Dernières Nouvelles du Cosmos
de Julie Bertuccelli ?

Hélène Nicolas, née en 1985, a été diagnostiquée autiste très déficiente, pour employer une terminologie qui n’engage que ceux qui l’ont inventée, dès sa prime enfance. Placée en institution jusqu’à l’âge de quatorze ans, elle végète tel un bloc de glaise dans ce milieu étanche, jusqu’à ce que sa mère, Véronique Truffert, c’est une chance qu’elle ait pu le faire, décide d’employer tout son temps à s’occuper personnellement de sa fille. Au début, elle s’efforce de dénouer ce corps qui a tant de mal à adopter en confiance la verticalité humaine et ce qu’on pense qui fait l’humain, la préhension fine. Il s’agit d’organiser son corps pour commencer à apprendre. Au bout de cinq ou six ans, elle a bien avancé sur ce terrain.

Hélène, qui se voit proposer des petits jeux de construction, a énormément de mal à emboîter les pièces. Cependant sa grand-mère lui offre un jeu de construction nettement plus sophistiqué, et il s’avère qu’elle arrive beaucoup mieux à l’agencer. Un jour, Véronique renverse le jeu et en voulant le reconstituer, elle s’aperçoit que les pièces sont identifiées par des noms sur chaque case, qui permettent de les assembler. Elle se demande si Hélène, qui a alors vingt ans, sait lire.

Non seulement Hélène sait lire, mais elle sait écrire. Incapable, en raison de sa motricité, de tenir un stylo ou de taper sur un ordinateur, elle le fait au moyen de mots en étiquette d’abord, puis de lettres pour constituer des mots. Du jeu de questions-réponses auquel s’est livrée sa mère pour déterminer jusqu’à quel point elle savait lire (Véronique a fini un dictionnaire en main), elle finit par se voir offrir un jeu de lettres plastifiées qui lui permettent de donner cours à une expression poétique splendide, profuse, débridée, où elle transcrit la façon dont son cerveau fonctionne, à l’envers de ses frères Atrides humains, et ce qui peuple son crâne, avec l »euphorie sensorielle » dans laquelle elle baigne. Il y est question tant de sa condition d’autiste, que de cette terra incognita qui est le monde qu’elle perçoit, celui de tout être qui y respire et interagit avec lui, mais sous une focale différente de la plupart des autres humains.

Les textes qu’Hélène finit par publier suscitent l’émerveillement, mais aussi donnent l’envie à deux metteurs en scène de les représenter devant le public. Pendant deux ans, Julie Bertuccelli, caméra à l’épaule et sans équipe, filme Babouillec, c’est le nom d’artiste qu’Hélène s’est donnée, dans son quotidien, l’élaboration de ses textes, son travail avec Pierre Meunier, l’un des metteurs en scène qui la porte sur les planches dans le spectacle Forbidden di sporgersi, inspiré de son recueil Algorythme Éponyme, et le duo étonnant qu’elle forme avec sa mère qui apparaît par moments comme son interprète, à la lisière entre le monde de sa fille, qu’elle explique infatigablement, et celui d’autres humains ouverts et curieux, pleins d’attention.

« Voir quelqu’un m’observer sans relâche signifie-t-il que je suis filmomagnétique ? » écrit avec quelqu’espièglerie Babouillec à un moment du film. Mais quand on lui demande comment elle a appris à lire et écrire, elle parle de « jouer avec les espaces secrets de mon cornichon de cerveau », et elle n’en expliquera pas plus. Babouillec non seulement écrit avec un vocabulaire très riche des phrases complexes et parfaitement correctes, mais elle ne fait pas de fautes d’orthographe.

Le film est vraiment centré sur elle, sur son visage émergeant dans le monde des autres, tandis que personne n’émergera à la surface de son monde, ses mains qui placent les lettres sur une feuille blanche posée sur la table, et le flux sensoriel et émotionnel incessant qui la traverse. On la voit aussi au spectacle inspiré de son livre, lors des répétitions et de la représentation, on entend son merveilleux rire en cascade.

Hélène se définit comme télépathe et iconoclaste. Sa conversation avec un mathématicien, vers la fin du film, semble dégager des routes inconnues. Et ce documentaire qui lui rend hommage et justice au fur et à mesure de son déroulement laisse aussi en suspens tant de questions, sur l’esprit humain, sur la matière de l’intelligence, sur l’étroitesse des normes et les immenses paysages ignorés de l’espèce humaine.

« J’appartiens à une espèce en voie d’apparition » dit Babouillec dans Algorythme éponyme. On peut rêver d’un monde où la majorité des personnes humaines le verraient apparaître, ce monde, et le laisseraient émerger, car combien de Babouillec, combien d’Amanda Baggs sont considérées comme des forteresses vides, des non-êtres, elles qui donnent sur le Cosmos ?

Lonnie