Mansoureh Kamari © Adèle O’Longh 2026

Ces lignes qui tracent mon corps
de Mansoureh Kamari

Bien loin d’une vie écrite d’avance dans une obscure opacité du corps et de l’esprit, Mansoureh Kamari a choisi l’éclat fragile d’une pose. Pour elle, et pour sa première bande dessinée autobiographique. Son corps, nu dans la lumière parisienne de l’atelier d’une école d’art, devient trace, un tout composé de lignes qui se refusent à disparaître, un tout qui veut respirer, dans tous les sens du terme, donc aussi dans le sens premier, prendre la lumière, loin des tissus qui cachent et des regards qui salissent. Elle pose pour déjouer l’oppression qui a marqué son enfance à Téhéran, dans ce pays où on ne laisse ni les petites filles, ni les femmes, respirer, littéralement, où le moindre écart entraîne la mort.

Mansoureh Kamari est devenue adulte à neuf ans, comme toute enfant de la République Islamique d’Iran. Son père a droit de vie et de mort sur elle, il peut la marier, la tuer… elle n’est rien : une fille que son grand-père aurait bien voulu liquider à l’état de fœtus, un fœtus du mauvais sexe qui fait sangloter sa mère, une enfant frappée par son père, une petite femelle dans le regard libidineux des hommes, sous le joug d’un régime qui pratique un apartheid décomplexé et une violence sans frein.La société iranienne, avec ses lois et ses symboles, la réduira, elle et son refus de se déplacer enveloppée d’un sac noir, à l’état de cible, juste bonne à être couverte d’insultes : « traînée, salope, suceuse » et à être tripotée par qui le souhaite, malgré son jeune âge et le foulard règlementaire qu’elle porte sur la tête.

Dans ses dessins, Mansoureh Kamari joue avec la couleur parisienne et le noir et blanc de son passé. La lumière, chez elle, est une nécessité. Elle a fui, mais ça ne suffit pas. Elle veut se réapproprier sa chair, comme on reprend possession de sa propre histoire. Se rendre visible. Regarder et être regardée, se retrouver dans son corps, le voir, le redessiner.

La violence de l’enfance, la peur constante, la colère étouffée… comment en finir? Comment ne pas se laisser tuer par le passé?

L’autrice cherche sa vérité, dans la précision des traits, la finesse des dessins. La sienne, et celle de toutes les filles, les femmes, à commencer par sa mère, qui n’ont pas pu parler. Elle la cherche pour celles que la République Islamique d’Iran assassine, pour celles que les prédateurs enferment et torturent, pour toutes celles qui se sont levées hier et se lèvent aujourd’hui.

Et c’est bien ce qu’on voit ici, dans l’introspection et la résistance de Mansoureh Kamari, un regard qui refuse de plier.

Kits Hilaire

Ces lignes qui tracent mon corps de Mansoureh Kamari, Casterman 2025.

Illustration : Mansoureh Kamari © Adèle O’Longh 2026