Attentifs ensemble
de Pierre Brasseur

Troisième roman d’un auteur aussi rare que précieux, Attentifs ensemble nous plonge dans une France contemporaine. Enfin, presque. Car entre sa parution initialement prévue pour mars 2020 et sa sortie en librairie repoussée à juillet, quatre interminables mois se sont écoulés, dans le climat anxiogène que l’on sait. Paradoxe des paradoxes, ce ralentissement du temps s’est accompagné d’un accélérateur de vitesse de l’Histoire. On ne sait pas encore de quoi sera fait le monde d’après, mais on sait qu’il a eu la peau de celui d’avant. Par conséquent, le livre de Pierre Brasseur n’a pas tout à fait la même résonance que s’il était sorti avant le Covid-19 – il n’est pas le seul –, ce qui donne à ce roman on ne peut plus contemporain (mais plus tout à fait) un petit côté « vintage » quelque peu troublant.

Avant de parler du livre, un retour en arrière. 2011. Pierre Brasseur publie son deuxième roman qui annonçait celui-ci, dans une petite maison d’édition, Après la Lune. L’éditeur, qui se trouve être votre serviteur, présente ainsi Je suis un terroriste :

« Trente-cinq ans après Nada de Manchette, les combats ont muté. Le Grand soir est mort et la Révolution est au placard. La lutte contre l’impérialisme US des années 70 a laissé place à la lutte contre le rouleau-compresseur de la mondialisation. Et Manchette a trouvé un digne héritier en la personne de Pierre Brasseur, qui réussit à dynamiter les codes du comportementalisme avec ce polar emblématique des années 2010, où la révolte claque comme un coup de feu sur une barricade. »

Je suis un terroriste racontait l’épopée sanglante de jeunes gens révoltés contre la saloperie du monde, poussant le désespoir jusqu’à dégommer la vie de quelques entrepreneurs – pas forcément les pires salauds – dans la bonne ville de Nancy, où l’auteur s’est forgé le caractère. C’était enlevé, brutal, sans pathos ni concession, avec une écriture épurée, « à la bonne Manchette » mâtinée de situationnisme. Auparavant, Brasseur s’était fait les dents avec Hortense Harar Arthur, une aventure rimbaldienne de l’excellente collection Pierre de Gondol, ce micro-libraire parisien, inventé par Jean-Bernard Pouy, que la curiosité littéraire pousse à enquêter dans les pages des livres.

Dix ans plus tard, nous sommes entrés dans le dur. La révolte claque comme un tir de LBD dans l’œil d’un Gilet jaune. La Terreur d’État est devenue un mode de gouvernement, ringardisant les piteuses méthodes barbouzardes d’une ministre de l’Intérieur qui monta de toutes pièces ce qui deviendra « l’affaire Tarnac ».

Affranchi de l’étiquette (un peu pesante) Manchette, Brasseur fait son entrée dans la prestigieuse collection Rivages Noir et revient sur les lieux du crime avec ce titre qui rappelle une autre époque, quand, à la suite de l’attentat du RER de 1996 à Port-Royal, cinq ans après Vigipirate, la RATP inventait le slogan Attentifs ensemble, prélude à une inflation de novlangue infantilisante qui connaîtra son apothéose avec les injonctions de la grande assignation à résidence estampillée Covid-19.

Là où le lecteur glacé d’effroi de Je suis un terroriste éprouvait toutes les peines à s’identifier aux méthodes radicales de son trio, les joyeux déglingueurs d’Attentifs ensemble nous emportent sans retenue ; à moins d’être shooté au LREM, cette drogue dure de synthèse dont on n’a pas fini de mesurer les ravages, vous glousserez d’aise en découvrant le passage à l’acte de ces révoltés fatigués de subir, impuissants, les turpitudes d’un monde sous l’empire du fric et du flic, dont la seule issue possible se résume à l’avènement du désastre (économique, écologique, moral). Et comme le roman, savant mélange de pamphlet, de manifeste et de comédie grinçante, accorde une large part aux images, clips et montages vidéo, vous jubilerez, en regrettant toutefois que ces morceaux de bravoure ne soient pas portés à l’écran, tant est primordial le côté visuel de cette franche rigolade.

Tout commence par un vol de légumes bio, redistribués sur un marché par des Robin des Bois 2.0, et une vidéo signée FRP : Front Républicain Populaire, avec des slogans tels que : « Nous sommes les spectres de votre confort. » Rien à voir, cela va sans dire, avec le rance et déplaisant Front Populaire de l’antipenseur égotique Onfray. Le FRP, ce sont une poignée d’activistes : livreur Deliveroo, cadre, prof retraitée, génie en informatique, militante anarchiste italienne, nostalgique de la révolution armée. Marion, Basile, Karim, Elena, Hendrix, Isabelle, Tamara, et tous les autres, ont l’âme zadiste. On pense aux protagonistes du film Le Grand jeu de Nicolas Pariser, en plus drôles et moins dogmatiques. Et à ce roman hilarant de Benoît Duteurtre, Le Retour du général, où de Gaulle apparaît à la télévision entre deux spots de pub, trente ans après sa mort, pour reprendre du service. Car le FRP, histoire de bien montrer qu’il n’a pas le dogme triste et qu’il n’a pas l’intention de sortir de l’ombre, se revendique du gaullisme, « celui de la Résistance », justifiant ses actions par ce genre de profession de foi : « Pourquoi nous sommes centristes. »

Après le happening anti-bio-bobo, le FRP passe à la vitesse supérieure. Enlèvements de cadres supérieurs d’entreprises emblématiques, montrés, puis relâchés, sans rançon ni violence. Rapt d’un salarié d’Ubisoft interrogé sur ses conditions de travail, d’un banquier qui sera relâché couvert de goudron et de plumes. Autant d’actions spectaculaires montées en épingle par des médias qui ne demandent pas mieux que de s’engouffrer dans la paranoïa sécuritaire.

Bien entendu, la bande, retranchée dans une ferme de l’Yonne, « à trois kilomètres d’un clocher où les paysans prient le Seigneur de leur envoyer des aides de la PAC », finira mal. Car si le parquet antiterroriste n’a pas été saisi, Guillaume Wouters, le flic chargé de l’enquête, spécialisé dans les « agitateurs militants », n’est pas un looser, contrairement à ce que ses allures de pauvre type laissent croire à sa concierge, qui l’imagine au RSA, vivant au crochet de la société. [On l’imagine assez bien, aux temps du confinement, dénoncer ce voisin à la police pour sortie intempestive.] À ce propos, on saura grâce à Brasseur de nous éviter les clichés éculés sur les flics rugueux au grand cœur, façon Olivier Marchal, ou sur les enquêteurs insomniaques pour cause de sensibilité existentielle exacerbée, dont le polar nous rebat, jusqu’à la nausée, les oreilles.

Cerise sur le gâteau, tout comme l’épatant Péter les boulons de Laurence Biberfeld, chroniqué ici, Attentifs ensemble nous venge de toutes les abjections d’un monde ayant porté le capitalisme à son apogée mortifère avec, en contrepoint, l’effrayante perspective du totalitarisme numérique, dont l’exemple chinois fait froid dans le dos.

On attend avec impatience le quatrième roman de Brasseur, et on espère que le précédent, Je suis un terroriste, sera repris en Rivages Noir.

Jean-Jacques Reboux

Attentifs ensemble, Rivages Noir, 2020

À visionner: Rencontre avec Pierre Brasseur – Attentifs ensemble, Salon du livre d’expression populaire et de critique sociale d’Arras – édition 2020

Photo © Adèle O’Longh