Je dois préciser que depuis la première fois que j’ai entendu, il y a quelques années et par hasard, la voix poignante de Karen Dalton interprétant Katie Cruel, elle est devenue une de mes égéries personnelles. Je cherchais diverses interprétations de titres traditionnels, et entendre sa version juste après celle de Joe Dassin m’a littéralement estomaquée, comme si je dévissais du désenchantement mélancolique dans un cratère de désespoir intense, de douleur absolue, une manifestation viscérale du blues le plus pur. Qui pouvait chanter ainsi ? Tous ceux qui l’ont entendue parlent, sans jamais trouver les mots appropriés, de cette impression que les voix des morts se frayaient un chemin par sa bouche, qu’elle faisait vibrer des cordes secrètes au plus profond de leur âme, qu’elle chantait de très loin, bien au-delà d’elle-même, employant pourtant les blessures de sa vie cabossée comme outil pour approcher une peine générique, celle des femmes, dira-t-on plus tard, mais aussi sans doute celle des autochtones génocidés et des migrants misérables, puisque sa mère était cherokee et son père irlandais. Deux personnes, dans le film, parlent de ses origines amérindiennes pour expliquer ses fêlures irréversibles. Donc quand j’ai vu l’objet de ce documentaire, j’ai sauté dessus.
Et il est remarquable par sa méthode, tâtonnante et employant des ressorts psychiques de résonance, des conversations qui paraissent libres, décousues, émotionnelles, mais montrant aussi le cheminement artistique des trois femmes parties à la recherche de cette musicienne dont on arrivera à débrouiller un peu la vie, mais jamais le mystère. C’est donc un fil, et même un faisceau de fils flottants qui sont ceux d’une créativité se propageant de voix en voix, de mains en mains dont rend compte le film, du registre ancien des chansons traditionnelles des Appalaches dont Karen s’est emparée pour le tordre à sa sensibilité, jusqu’à la façon dont elle a profondément influencé non seulement ses contemporains qui l’admiraient, Tim Hardin, Bob Dylan, Fred Neil, Dino Valenti, mais jusqu’à des artistes qui étaient enfants, voire pas encore nées quand elle est morte, en 1993. On rencontre ainsi au fil de ce long voyage des personnes aussi différentes que le chanteur Jana Hunter, ou les musiciens belges Jean-Marc Butty et Ben Schenk avec Colin Gagon. Ils livrent une lancinante interprétation de Katie Cruel inspirée de Karen Dalton, où la voix de l’artiste défunte est celle d’une scie musicale, comme un obsédant chant de baleine. La créativité est véloce et c’est la chose la plus remarquable du film, la façon dont Karen passe comme une énergie poignante à travers des poupées qui pleurent, des masques et des statues, des textes murmurés, des voix et des musiques. La réalisatrice ne cesse de s’adresser à elle, faisant contrepoint avec les témoignages de ceux, des vieillards aujourd’hui, qui l’ont connue et aimée : Dan Hankin, musicien qui l’accompagna longtemps. Chuck Ogsbury, qui se souvient les longues séance de musique et de défonce. Harry Tuft se remémorant ses longs doigts et sa maladresse gracieuse, sa grâce qui lui venait de sa musique, de la façon dont elle jouait. Dick Weissman qui parle d’une chanson où « le fantôme de Karen s’est infiltré ». La danseuse Alexandra Oxbury, qui évoque sa part de lumière et d’ombre, etc.. etc..
Les longs parcours en voiture se succèdent, d’une connaissance à l’autre, et parfois aussi pour parler de Karen à des musiciens qui ne l’ont pas connue et ne savent même pas de qui il s’agit, comme Jimmy Duck Holmes. Il délivre pourtant une définition du blues parfaitement approprié à Karen : « Le blues old school parle de la vie à 100 %, joué du fond du cœur ».
Les longs trajets d’un bout à l’autre des États-Unis s’enchaînent, tout comme le chapelet des motels, où les trois femmes tantôt laissent libre cours à une sorte d’exploration scénique relevant de l’écriture automatique, tantôt s’efforcent de classer les matériaux peu à peu réunis au fil des rencontres. Le mélange de scènes d’actualité dans la gamme de couleurs et le grain des films des années 60 et de films d’époque brouille les repères chronologiques, et les images mouvantes, floues, aquatiques ou nocturnes, parfois énigmatiques installent une atmosphère onirique. Il y a beaucoup de paysages qui défilent à grande vitesse, beaucoup de scènes dans la pénombre tandis que des textes parfois splendides sont lus, dont certains de Karen :
Poème pour un poète fatigué
Pas encore mort
Et l’amour n’est pas mort
Fixer un masque tragique sur des pointes amères
Le visage impie des dieux peut tomber
Bafouiller tout bas du fond des satanés tunnels
Répercutant toute folie
Pas encore mort
Traverser des rivières d’indifférence
Chevaucher les rêves dans les yeux d’indiens comateux
Vers des contrées arides et sacrées
Mon amour, tu es si beau
Dormant par cette tempête d’avril
Pas encore mort
Parallèlement pourtant à ces explorations qui laissent leur part à l’inconscient, aux résonances, le documentaire suit le déroulement de la vie de Karen, sans s’attarder sur sa prime jeunesse. Il commence par son séjour en montagne, lorsqu’elle habitait une cabane de chercheur d’or sans eau ni électricité à Summerville, dans le Colorado, non loin de Boulder. Les musiciens de la génération du revival folk venaient des quatre points cardinaux pour jouer avec elle. Époque de misère et de splendide créativité. Elle était déjà passée par New-York une première fois, fuyant un deuxième mariage raté, sa môme de deux ans kidnappée sous le bras, tandis qu’elle avait perdu la garde du fils issu de son premier mariage foiré. À dix-neuf ans, elle avait déjà une longue vie derrière elle, deux enfants, de sales histoires d’amours brisées avec les hommes et deux divorces. Elle était mue par la musique, viscéralement, c’était le cœur de sa vie depuis l’âge le plus tendre. Dans sa famille baptiste plutôt rigoriste, le chant religieux permettait de laisser libre cours à sa créativité. Sa grand-mère l’encouragera dans cette voie, lui offrant un violon.
Karen jouait remarquablement de la guitare douze cordes et du banjo long neck. Peter Walker souligne l’ancienneté de cette passion obstinée, montrant toutes les notes prises par Karen dès le collège -on y trouve même le plan d’un banjo. Elle collectionnait les chansons à une telle échelle qu’il dit avec humour qu’elle a complété le travail de John Lomax (un musicologue et folkloriste mort en 48 qui a compilé et archivé un nombre incalculable de chansons folkloriques) pour sa génération. Il a gardé les notes soigneuses et appliquées de l’enfant Karen. Y succèdent les dessins psychédéliques de l’adolescente Karen commençant à composer.
Et c’est un autre trait de ce documentaire : Karen y est obstinément présente, par sa voix bien sûr, par les images dispersées et les témoignages, par le désir qu’ont les trois femmes d’accoster à sa personnalité insaisissable et qui toujours se dérobe. Même quand il n’est pas directement question d’elle mais du processus de création, ou de la mystérieuse transmission de l’inspiration, elle est en filigrane, non comme une image figée mais comme un fluide en mouvement.
Après Summerville et une rupture de plus, elle retourne à Greenwich Village . C’est en 69 et 71 que seront enregistrés ses deux disques, It’s so hard to tell who’s going to love you the best et In my own time, qui font un flop : peu relayés, ils n’accèdent pas à un minimum d’audience. Alors que tous les artistes de sa génération qui l’ont connue la vénéraient, l’industrie du disque est restée totalement imperméable à son talent. Elle détestait répéter, s’appuyant sur un art de l’improvisation maîtrisée. Elle était excessivement timide et sauvage, mais aussi brisée par trop de peines sentimentales accumulées trop tôt : ses enfants dont elle a été séparée, ses amants peu fiables. Elle était mère à quinze ans, mais dut choisir entre son art et ses petits. La scène la terrifiait, elle était sur un registre d’abandon complet et de jam et non de conquête du public. Livrer un produit standard était au-delà de ses forces. Une tournée catastrophique en première partie de Santana en 71 achève de la démolir : souvent, elle n’arrive même pas à monter sur scène. Dès son arrivée à Greenwich Village, au début des années 60, elle était devenue héroïnomane et alcoolique. Ce qui n’explique pas son échec, ou l’incapacité de l’industrie à lui trouver une place adaptée : ces années regorgent de célèbres junkies.
« Quelle est la fonction de la dépendance ? écrit Karen dans son journal. Elle ne soulage pas la souffrance, contrairement à ce qu’on croit : si un amoureux te fait souffrir, défonce-toi pour soulager ta souffrance. On devient subtilement accro, car il est facile d’être dévoué, de donner cet amour déplacé, cette imposture passionnée, cette ombre captive, de capturer, de tout prendre pour soi, un risque mouvant et flexible qu’on ne peut prendre. Il n’y a pas d’autoroutes, pas de ponts spéciaux. Il y a beaucoup de chemins, mais la distance est grande et il y a le destin. Il est impossible de se projeter quelque part, car il faut être assez impliqué pour aller d’ici à là-bas, et qu’on atteint son but en s’en foutant. »
Après sa tournée, Karen devait enregistrer un troisième disque, avec ses propres textes cette fois, mais le projet ne se concrétisera jamais. Le temps a passé, les modes ont évolué vers un folk plus mâtiné de rock où l’électronique commence à s’inviter, tandis qu’elle ne fait qu’approfondir son registre. La misère qui l’a toujours accompagnée commence à la marquer, de même que ses années d’addiction. En 83, elle chope le Sida. À partir de là, et bien qu’elle ait toujours été entourée d’un cercle fluctuant d’amis fidèles et désolés, elle devient pestiférée : à l’époque on ne sait pas comment la maladie se transmet. Dans ses dernières années, un ami lui prête un mobil-home dans la montagne, où son fils Lee vient vivre avec elle. Elle y meurt en 93, à l’âge de 55 ans. Mais la mort n’arrête pas son histoire, comme le prouve ce documentaire. Et si la page de sa vie terrible de misère et de souffrance se tourne, son héritage ne connaît pas de fin.
Elle aimait vivre là, dit Peter Walker, qui l’hébergeait à sa mort et était le plus proche d’elle sur la fin de sa vie.
Le mobil-home se trouve dans la forêt montagneuse, au milieu de paysages grandioses, intouché depuis sa mort. On revoit Karen à Summerville, dans sa cabane perdue au milieu des montagnes, on revoit les images d’un vieux film où elle s’occupe de ses chevaux avec sa fille Abby. La gamine monte d’un bond sur le dos d’un cheval, tandis que Karen en entraîne tranquillement un autre par sa longe, un seau à la main. On la voit ensuite monter, droite comme un peuplier, ses longs cheveux flottant, et faisant virer le cheval d’un côté et de l’autre avec une aisance toute naturelle. Oui, sans doute se trouvait-elle mieux dans ces montagnes où elle avait fui la ville. Dans l’immensité de ces bois de conifères, la misère n’est pas étroite et mesquine comme elle l’est en ville. Et on se prend à penser que si certaines personnes sont irréductiblement inadaptables, c’est heureux pour l’espèce humaine.
Je vois la beauté
Je vois la beauté délaissée
Je vois l’amour inéprouvé
Je vois la vérité dissimulée
Un jour, tout ressurgira
Je vois la sagesse ignorée
Je vois de prétendues légendes
Je vois la grâce méprisée
Un jour, le monde apprendra
Lonnie