Illustration: Hors Gel © Adèle O’Longh

Hors gel
d’Emmanuelle Salas

Le roman d’Emmanuelle Salasc enjambe une trentaine d’années pour nous projeter dans un futur illusoirement sous contrôle, où les grands chantiers écocidaires appartiennent au passé, ainsi que tout ce qui en agriculture relevait de l’industrie. Le rapport des humains avec leur environnement a complètement été bridé et verrouillé, de façon autoritaire il faut le dire, si bien qu’une société de transparence absolue et de contrôle systématique s’est mise en place. La vie privée et le libre-arbitre sont passés aux pertes et profits de cette gestion au cordeau des humains, et si les animaux sauvages sont plus libres et plus nombreux qu’autrefois, ils sont bagués, suivis, pucés, filmés, pesés, dénombrés, surveillés comme le lait sur le feu. C’est l’époque déjà perceptible aujourd’hui, sur les zones de guerre ou simplement de tension, du drone roi. On ne sait pas trop dans quels data centers souterrains est traité le nombre hallucinant de données collectées par ces petits engins, sans parler des cartes magnétiques dont il faut disposer pour se trouver sur certaines zones sauvages comme celle dont il est ici question, dans les Alpes, car les humains, comme les animaux, y sont suveillés nuit et jour jusqu’aux cartilages. L’ère de la bagnole et des carburants fossiles est révolue, et des petites installations individuelles alimentent en électricité les rares personnes, comme Lucie, autorisées à rester dans la montagne. On emprunte des ânes pour se convoyer. Et comme l’intérêt collectif a depuis quelques lustres écrasé au rouleau compresseur les droits individuels, il n’est plus question non plus d’avortement, de liberté de circulation et autres billevesées.

À ce prix, il semble que les écosystèmes dévastés par la connerie humaine aient un peu, et même beaucoup repris du poil de la bête. Le contrôle est, finalement, proportionnel aux ravages de l’hubris humaine lâchée sur absolument toutes les autres existences, dont la sienne propre en feed-back, comme une horde de molosses enragés. La cupidité a suivi dans les limbes la liberté dont elle s’était rendue maître par un terrifiant retournement, et malgré la splendeur magnifiquement dépeinte du paysage, une contrainte constante pèse sur chaque minute de vie d’absolument tout le monde.

Lucie, le personnage principal et l’unique locutrice du roman, habite une grange foraine restaurée et aménagée pour lui servir d’habitation et de gîte. Elle est en règle autant qu’on peut l’être, et ce n’est pas rien. Les deux réalités principales qui tiennent littéralement sa vie en otage vont être dévoilées au fil du récit, la première plutôt brutalement, puisque la fameuse grange foraine se trouve au bord d’un couloir d’avalanche un peu particulier : au-dessus des estives qui la surplombent se trouve un petit glacier, le glacier de Tête-Rousse. En juillet 1892, il a libéré brutalement les quelque 100 000 m3 d’eau et de boue contenus dans son lac infraglaciaire, provoquant une coulée de lave torrentielle qui a labouré jusqu’au socle les vallées en contrebas, se chargeant de terre, d’arbres, de bâtiments et des ruisseaux, jusqu’à détruire la petite station thermale de Saint-Gervais au pied de la montagne, faisant 175 morts. La catastrophe est restée dans les mémoires, et ce d’autant plus que le petit glacier, de nouveau, accumule dans ses flancs des milliers de mètres cubes d’eau de fonte. Régulièrement vidangé depuis 2010, il représente une menace récurrente, mais en 2056, on se contente de prévoir et sécuriser l’évacuation, et toute personne qui habite la zone en contrebas participe à des exercices de loin en loin, sait quel est son itinéraire d’évacuation et son lieu de repli. Une sirène sonne, tout le monde dresse l’oreille, attend la suite, et au début du roman, qui s’ouvre sur une alerte, c’est ce qui arrive, sans que rien ne suive : il s’agissait juste de vérifier l’état de marche de la vieille sirène.

Suit la description, magistrale, de cette catastrophe qui a profondément marqué les générations suivantes, si bien que la menace est devenue, dans ces vallées, une composante du paysage.

Mais l’autre menace qui fait de ce roman, entre autres choses, une véritable blason de la peur sous toutes ses formes, c’est la sœur jumelle de Lucie, Clémence, surgie du néant après une absence de trente ans, en fuite, clandestine. Et ce retour entraîne des plongées vers le passé, vers l’autrefois, vers l’enfance et l’adolescence cataclysmique de cette sœur sans doute privée d’amour alors qu’elle aurait eu dix fois plus besoin que n’importe qui d’autre pour arriver à marcher sinon droit, du moins vers quelque chose.

Les choses se catalysent à point nommé pour faire d’une simple carence les ressorts d’une apocalypse. Une fois repoussée, cette boule d’amour devient une boule de démolition, en tout premier lieu d’elle-même. Que Clémence soit folle ne fait aucun doute. Qu’elle soit cette folle-là engage plus de responsabilités que le simple agencement défectueux de ses neurones. Très habilement, c’est par le témoignage au premier degré de Lucie que nous entrevoyons quelques seconds degrés. Mais aussi superbement que des alentours avec un vocabulaire peu familier qui dépayse et éveille la curiosité, Emmanuelle Salasc parle de la peur et de la menace, et aussi de l’impossibilité, au bout du compte, d’établir un système de contrôle sans faille. Clémence est une faille, sa vie entière est une faille, elle sinue entre les capteurs et se rit des drones. Et le glacier est incontrôlable. On peut prévoir, faire des hypothèses, comme celle que la lave, cette fois, pourrait mordre sur une étendue beaucoup plus vaste qu’en 1892, que son déferlement sauvage pourrait être dévié, épargner ici, ravager là, au bout du compte, le hasard reste maître. Entre la puissance latente de destruction du glacier et la folie de Clémence qui frise le génie, puisqu’elle arrive bel et bien à se soustraire à tout contrôle dans un environnement où la chose paraît impossible, sans même prendre la précaution de se terrer, cette entité sans contours saturée de règles byzantines, la société, ou plutôt la façon dont toute chose est gouvernée, apparaît moins efficace et toute-puissante qu’elle se donne.
Car quel que soit le système, il ne marche que si tout le monde joue le jeu. Celui de la loyauté en démocratie, celui de la soumission en dictature.

Emmanuelle Salasc décrit avec beaucoup de précision et de finesse l’état de peur qui est littéralement, depuis l’enfance, le régime de fonctionnement de Lucie. Lucie a du mal à regarder l’abrupt splendide de la montagne en face, elle n’a pas su ni pu se détacher de sa sœur jumelle, au point de perdre le seul homme avec lequel elle aurait pu s’entendre. Ce mélange d’amour et de découragement, de haine larvée et d’inquiétude pour l’autre qui signe cette emprise si singulière, l’état de peur devant l’imprévisibilité de l’autre, l’impossibilité de lui échapper comme de le vaincre, tant il est impossible de lui vouloir du mal et partant de se vouloir du bien, sont patiemment décrits. Pendant trente ans Lucie a attendu Clémence, qui aurait pu être morte, comme un dénouement à sa propre histoire sans elle inachevée. Pendant trente ans elle a aussi pensé que c’était fini, qu’elle allait enfin pouvoir vivre. Mais on comprend peu à peu, jusqu’à la fin où tout se révèle avec netteté, que Clémence n’est pas seulement cet élément brut, imprévisible, ce caprice furieux déboulant dans un jeu de quilles : elle aussi attendait, depuis toujours, enfin, un dénouement.

Le roman est fascinant par bien des côtés. Lucie et Clémence sont nées dans une famille d’éleveurs, et on comprend que les évolutions sociétales sont venues les heurter avec une extrême violence, les attaques des associations véganes, la protection des ours, des lynx, tout leur monde issu d’une culture antérieure de paysannerie, car ils n’étaient pas du tout industrialisés, a volé en éclats devant les impératifs du futur. Ils n’étaient pas armés, pour rien. Le temps a passé, les bêtes montent encore aux estives, mais plutôt pour entretenir les pâturages que pour produire quoi que ce soit, puisque la viande est devenue un met mythique.

Avec une grande attention aux détails, Emmanuelle Salasc décrit par le menu non seulement la montagne qui était là avant et sera là après les humains, mais tous les paradoxes et toutes les failles de ce nouveau mode de gouvernement écologique. C’est d’un réalisme dystopique remarquable. Et pendant tout le livre, qui va au rythme de l’attente et de la crainte, lentement, en faisant des boucles et des ellipses, on jouit de la beauté tranquille du style, on ramasse des petits cailloux qui finissent par faire d’énigmatiques cairns, on se demande comment tout ça finira, si quoi que ce soit finira, car on est toujours, finalement, après la catastrophe, puisque le pire a déjà eu lieu et qu’on en garde l’empreinte, entre deux catastrophes.

Lonnie

Hors gel, Emmanuelle Salasc, P.O.L, 2021