Le cri du Lièvre 2A Gina Cubeles 2022

Le cri du lièvre
de Marie-Christine Horn

Ce court roman aborde la question des violences faites aux femmes sous un angle résolument existentiel. Il confronte trois évolutions, incarnées par trois femmes qui pourraient être trois Parques tissant des destins spécifiquement féminins : le détachement, la dépendance, la haine. La narratrice est une femme détruite par la violence et l’humiliation. Démolie dans sa vie conjugale, elle est aussi réduite à rien dans sa vie professionnelle. Pas un endroit dans la société des hommes ne lui est accueillant, et c’est donc vers la montagne qu’elle se tourne, prenant une décision subite de survie animale : ne plus rentrer, disparaître. Elle prend cette décision à la belle saison, et sa survie sera assurée par les baies, les champignons, le liber des arbres et l’eau fraîche qu’elle trouve à volonté. Elle devient alors intensément ce qu’elle n’était plus : vivante, toute en sensations et sensorialité, ayant complètement oublié cette enveloppe traitée comme une marionnette vide qui était sa version sociale. L’approche de la mauvaise saison, mais surtout la rencontre déchirante avec un lièvre piégé qui persiste à se battre en dépit de son inexorable fin, la renverra à son destin antérieur, décidée cette fois à lutter. L’animal devient en quelque sorte son totem secret : le désespoir ne peut précéder l’anéantissement total. Apparaissent alors, à la faveur de la disparition de son époux, les deux autres Parques, une gendarme intoxiquée de fureur par les affaires similaires de violence qu’elle absorbe à longueur de journée sans jamais pouvoir y remédier, dans l’indifférence générale de la Justice, et une jeune femme affreusement battue, tragique brimborion fauché par la guerre des sexes.

Entre les logiques de soumission suicidaire et de vengeance, la narratrice, désormais trop avancée sur son étrange et fantastique chemin de vie, ne choisira pas, se contentant d’accompagner l’une et de fuir l’autre comme l’engrenage d’un cercle vicieux. La voilà de nouveau libre, non seulement de ce qui avait fait d’elle une victime par destination, mais de la société structurée pour arriver, de façon systémique, à cette fin.

C’est un roman d’une noirceur totale, mais qui pose avec une telle intensité ce qu’on pourrait assimiler à un parcours initiatique qu’il est impossible de désespérer. La violence masculine n’est en aucun cas individualisée, elle fait système, comme l’impuissance féminine à être soutenue, accompagnée et aidée dans le processus d’émancipation. C’est un constat désenchanté qui ne conduit pourtant pas à désespérer. Simplement, la soumission et la violence symétrique sont deux impasses qui ne font que renforcer le système. C’est donc des chemins de traverse qu’il faut chercher comme on suit des coulées, et retourner à la sagesse des arbres, à la générosité tranquille des forêts, à son propre corps comme un vêtement de vie et non un emballage pris en otage, désensorialisé et réduit à une fonction de viatique toujours incertain. Et surtout, comme le crie le lièvre, ne pas désespérer ni abandonner tant que reste le plus infime souffle de vie. La narratrice n’éprouve plus pour les autres humains qu’une vague compassion teintée d’agacement. Elle donne l’impression d’avoir laissé le cadavre de son ego quelque part dans un des culs-de-sac de son existence malheureuse, et c’est désormais réduite à son identité la plus minimaliste qu’elle devient gigantesque, pour peu qu’on la laisse s’émanciper des interactions de ses semblables qui ne cessent de s’entremutiler et se cogner la tête contre les murs.

Il est réconfortant de ne pas entrer une seconde dans les motivations, le système ou les failles des hommes violents. Cet écueil aussi est enjambé, car des hommes violents on se fout, leur appareil sommaire est si rapidement décrit qu’on reste, comme toujours, un peu médusée par le précipice qui sépare la simplicité brutale du bourreau de la complexité dynamique de la victime. D’un point de vue existentiel, il apparaît que l’un est un nain borné niché dans un char d’assaut, pure machine de destruction, et l’autre un être aussi riche et résilient qu’un écosystème entier. Mais le sommaire, comme on peut l’observer, a la capacité de détruire le complexe. Il n’a aucun retour sur lui-même, aucune capacité d’analyse. C’est un peu le Rhinocéros de Ionesco : l’intrusion du fascisme, de la brutalité pure, avec l’efficacité stupide et suicidaire d’un virus pathogène. « L’enfant battu qui bat. Les séquelles, et toutes ces conneries. Oui, ces conneries. Je sais bien que la violence a ses propres traumatismes, mais est-ce une raison suffisante pour tolérer la répétition des actes comme on s’apitoie d’un malade incurable ? Si toutes les victimes devenaient bourreaux, l’espèce humaine serait en voie d’extinction. En vérité, l’état de brutalité s’installe de façon pernicieuse, et, quand on s’en aperçoit, il est déjà trop tard. On s’y est habitué. Le pire, c’est qu’on continue à nourrir le prédateur au lieu de le laisser mourir d’inanition. On s’obstine à l’engraisser par notre volonté de le changer, notre soumission, notre besoin d’amour, notre peur, notre solitude. Notre résignation. » C’est la piste de Nour, qui persiste jusqu’à la destruction à ressentir de l’empathie pour son bourreau plutôt que pour elle-même.

Est-il intelligent de vouloir à tout prix comprendre et ressentir de la compassion pour l’imbécile qui nous humilie, nous viole, nous tabasse et nous détruit ? C’est tout de même le prototype de la relation totalement dissymétrique, car pour votre bourreau vous n’êtes pas un être humain, tandis qu’il en est un pour vous. Et c’est probablement une forme de lâcheté de refuser d’envisager toutes les conséquences de cette dissymétrie. Mais c’est une forme de stupidité et surtout de défaite d’adopter la violence du bourreau pour régler le problème du bourreau. « Enfermez trois bêtes nées douces dans une cage et comptez les jours ». Pour finir, l’option est de découvrir qu’il y avait une porte à la cage.

« …Le soleil léchait de ses rayons les cimes des montagnes comme mille langues amoureuses, et je me déshabillai pour qu’il m’embrasse pareillement. Je me rappelai la sensation de ce corps nu, échevelé et maigrissant dévalant l’alpage, avide d’être adoré de lui. La joie immense de jouir de cette liberté. Le bonheur à l’état pur. Et nulle âme susceptible de le troubler. Le froid mordant de l’hiver éclata la bulle par l’intrusion inopinée de la gardienne de céans, et je me cassai la figure sur la moquette… »

Lonnie

Le cri du lièvre de Marie-Christine Horn, BSN Press, 2019