Le silence selon Manon
de Benjamin Fogel

C’est un roman sur l’amour, ou plutôt sur le manque d’amour, et sur les ravages que ça provoque. C’est un roman sur la haine en ligne, très disert, très précis, avec des séquences violentes très réussies, des revirements surprenants et inattendus, des personnages très fouillés, pleins de contradictions, écartelés entre la vie qu’ils veulent mener, qu’ils disent mener, et celle qu’ils mènent en réalité. C’est un roman sur le mensonge aussi, celui qu’autorisent les écrans, les réseaux, les fausses identités, mais aussi celui qui protège de la réalité, et celui qui permet d’éviter la prison quand on a des meurtres sur la conscience. C’est enfin un roman sur le bruit et le silence, le bruit que font les sourds et le silence qu’on peut retrouver même quand on a des acouphènes permanents qui vrillent le cerveau.
Nous sommes en 2025, petit décalage temporel avec notre époque qui permet de se dégager de l’actualité politique et de présenter quelques innovations technologiques comme allant de soi, mais le roman aurait pu tout aussi bien se passer aujourd’hui. On est emportés en 2025 et, c’est la première surprise, dans le milieu méconnu (de moi, en tout cas) des incels, les célibataires involontaires, radicalisés par la frustration, contaminés par les idées d’extrême-droite, masculinistes et misogynes, violents en ligne et parfois dans la vie réelle, jaloux des beaux mecs et enragés par les jolies filles qu’ils ne baiseront jamais, certains que le féminisme est la cause de leur mal-être, et peut-être bien aussi tous ces bronzés qui leur piquent des femmes. Benjamin Fogel en fait un tableau effrayant :

« En arrivant à leur table, il a tout de suite été rassuré. Ils étaient une douzaine, garçons mal fagotés, mal dans leur peau, maladivement maladroits. Parmi eux, deux des trois administrateurs d’Intralluces : Striker, gueule patibulaire, yeux creusés, regard frénétique, et Willburg, un grand type décharné qui ne savait pas quoi faire de ses longs bras. KenKillER, le troisième administrateur, qui a également créé le forum, était absent. C’est une célébrité dans le milieu incel, qui accorde trop d’importance à son anonymat pour se manifester dans le monde réel. Tristan Largile a été accueilli avec les honneurs. On lui a offert à boire, on l’a félicité, on lui a demandé de livrer sa propre version des événements. Striker lui faisait peur. Il parlait fort, faisait des gestes brusques, mentionnait la « rébellion incel » comme s’ils étaient une armée, s’apprêtant à renverser le pouvoir. Malgré cela, Tristan a laissé la bière couler dans son gosier, détendre ses muscles, apaiser son estomac noué. Il s’est fondu dans ce groupe d’hommes, où il était aisé de disparaître, de s’oublier. »

A l’opposé, il nous présente des hommes féministes, des musiciens aux idées généreuses, des groupes qui veulent avancer résolument vers l’égalité des femmes et des hommes, des femmes qui se sentent en confiance :

« Depuis la sortie de The Fall of the Blind Wall, leur troisième album, en janvier dernier, Significant Youth attire un public croissant, acquis à leur cause. Tatoués, arborant t-shirts cintrés ou attributs punks, vestes de costume ou sweats à capuche, les gens présents ce dimanche 6 avril 2025 dans l’EMB Sannois, salle de banlieue parisienne bien connue des amateurs de rock indépendant, forment une assemblée bienveillante et accueillante. Quelle que soit la salle ou la ville, Kahina se sent en sécurité dans les concerts néo straight edge. Quand on la drague, qu’on la complimente, il lui suffit de décliner poliment. Alors les importuns présentent leurs excuses pour l’avoir dérangée inutilement. »

Là où ça devient vraiment passionnant, c’est lorsque la plongée dans ces milieux progressistes montre que la misère sexuelle est bien partagée, que le sentiment d’échec est là même si on fait des concerts bondés, que ce n’est pas parce qu’on est beau et friqué que la vie est belle, que ces néo babas-cools ne sont pas si cools que ça, pas si féministes non plus, tandis que du côté des fachos nostalgiques d’une époque fantasmée où les femmes étaient soumises aux hommes, des éclairs d’humanité et de lucidité nous surprennent.
Benjamin Fogel nous entraîne sur une piste inattendue, loin des stéréotypes sur lequel le roman s’est engagé et on est pris par les personnages, leur duplicité, on comprend leur volonté de s’en sortir malgré tout, de changer la vie et tout d’abord leur vie à eux, leur volonté de mentir pour y arriver, de se cacher toujours pour faire croire que tout va bien, de se persuader qu’un crime parfait n’est pas un crime, de croire qu’on peut arriver à vivre heureux.
Le silence selon Manon est un livre étonnant, très prenant, qui pose des questions sur la vérité, la transparence, les libertés, le monde qui change, les frustrations, avec une tension qui va en grandissant, des personnages qui vous accompagnent longtemps après la fermeture du livre.
Un roman à lire, bien sûr.

François Muratet

Le silence selon Manon de Benjamin Fogel, Rivages Noir, 2021

Photo © Gina Cubeles 2021