L’histoire oubliée des femmes au foyer
de Michèle Dominici

Cet émouvant documentaire commence sur les images du mariage de la mère de la réalisatrice, en 1960, et sur ce constat terrible : « Pourtant, plus tard, quand elle a écrit ses mémoires, son récit s’arrêtait cette année-là. Quand je lui ai demandé pourquoi, elle m’a répondu après, ce n’est plus intéressant.
Elle était devenue femme au foyer. »

La jeune femme sourit derrière son voile blanc, émue. Ce rêve instillé depuis l’an pèbre dans la tête des jeunes filles, trouver le prince charmant et lui donner beaucoup d’enfants, vouer sa vie à ses enfants et son mari, à l’époque seigneur et maître, apparaît avec le recul comme un formidable miroir aux alouettes, comme un investissement de choix pour une société qui se lance, après guerre, dans le consumérisme débridé, avec vingt ans de retard sur les États-Unis.

Mais d’où vient-elle, cette femme au foyer qui tient si bien sa maison, s’occupe avec dévouement de ses enfants et de son mari ? Pas de bien loin, nous rappelle Michèle Dominici : du dix-neuvième siècle. De fait, les femmes ont toujours travaillé avant, et après les trente glorieuses on les verra de nouveau aller chercher leur liberté avec les dents sur un marché du travail qui ne rechigne pas à les exploiter. Ce qui rend cet intermède si étrange, c’est qu’au moment où émerge une classe moyenne importante, le mode de vie bourgeois va s’imposer à des générations de femmes qui n’ont pas, elles, une importante domesticité pour le soutenir. On peut concevoir qu’une grande bourgeoise ou une aristocrate s’occupe jalousement de la brigade de cuisinières, bonnes, jardiniers, majordomes et gouvernantes qui feront de sa maison le décor impeccable d’une vie familiale qui est aussi une vitrine publique. La jeune fille des classes moyennes qui embrasse ce rêve, cette arnaque intersidérale, sera à la fois maîtresse de maison et domesticité, et elle le sera souvent dans la solitude des grands ensembles poussés de terre.

Le foyer, c’est le royaume et la prison des femmes au foyer des classes moyennes émergentes. C’est le luxe des hommes, avantagés dans leur carrière par la subordination des femmes à leurs besoins. Une statistique indique que les hommes qui disposent d’une femme au foyer gagnent 25 % de plus que ceux dont les femmes travaillent. Cette délégation à une travailleuse sans statut, dépendante, qui s’occupe de la maison et des enfants, leur laisse les mains libres et assure leur équilibre émotionnel et leur sentiment de sécurité.

Mais ces femmes, une fois passé le plus beau jour de leur vie, que deviennent-elles ? Un silence énorme les engloutit. Le temps passe, qui chaque jour les enferme un peu plus au fur et à mesure que les enfants arrivent, rendant toujours plus lourdes les tâches incessantes et sans cesse recommencées, courses, repas, lessives, ménage.

Grâce à des photos d’archives, à des journaux intimes, Michèle Dominici dévoile la déception, le sentiment d’aliénation, l’ennui et le surmenage. Les femmes au foyer sont le plus souvent loin de leurs proches ou de leurs anciennes amies. La répétition des jours toujours semblables finit par les miner sourdement. Le mari profite de leur disponibilité sans partage pour consacrer tout son temps à sa carrière, et entend bien trouver visage souriant, bonne chère, enfants propres et maison accueillante quand il rentre, harassé, de plus en plus tard le soir. Il n’a certes pas conscience que l’épouse qui lui assure tout cela travaille elle aussi, sans paye, sans vacances, sans le moindre jour de congé, sans la moindre perspective de promotion, au contraire. Le soir, la nuit, elle reste en service, son aliénation n’a pas de fin. Les trente glorieuses, où la productivité et le consumérisme explosent en même temps, sont portées haut sur les fonts baptismaux par une armée de petites mains sans visage. Nous ne sommes pas encore à l’époque où une série telle que « desperate housewives » peut voir le jour. Marc Chery, le producteur, explique comment les écailles lui sont tombées des yeux : il suivait, horrifié, les détails de l’affaire Andrea Yates, cette mère de famille qui avait noyé ces cinq enfants dans la baignoire de sa salle de bains, et n’arrivait pas à comprendre qu’une femme puisse être assez désespérée pour tuer ses enfants. À quoi sa mère, qui regardait avec lui la télévision, lui a dit avoir été très proche du désespoir de cette femme lorsque lui et ses deux sœurs étaient enfants.

Michèle Dominici exhume ce naufrage collectif de millions de jeunes femmes, tombées au champ anonyme d’une guerre économique qui efface ses victimes. Ce qui est émouvant, c’est qu’elles ne se savent pas si nombreuses, elles qui vont être massivement mises sous anxiolytiques pour surmonter leurs épisodes dépressifs et tenir bon, tenir en dépit de tout à la disparition de leur avenir, à l’engloutissement de leur présent.

Leur quotidien est fait de miettes, leur temps infiniment fragmenté. Le montage associe des pin-up rayonnantes des publicités brandissant le nouveau fer à repasser, s’appuyant au dernier frigo comme à une voiture de course, à ces ménagères exténuées aux visages fermés, aux corps vaincus dans l’infinie répétition des tâches. Les phrases tirées de leurs journaux intimes sont naïves et sincères, elles s’accrochent comme des noyées à ce qui peut leur faire trouver agréable leur condition : l’une qui est déçue après sa nuit de noces, de laquelle elle avait beaucoup espéré, se console en découvrant Venise, tandis que l’autre se félicite des rapports sexuels « forts et satisfaisants » qu’elle a avec son mari, et qui rendent un peu jalouses ses amies, tant le bonheur érotique semble généralement absent dans une vie de femme au foyer.
Le temps les bouffe, elles se laissent aller, pour employer l’expression injuste et féroce dont on se sert pour ajouter un peu de méchanceté humaine à l’ingratitude des jours. La frustration et l’ennui les changent vite, ces jeunes filles éblouies du jour des noces, devenues des ménagères toujours débordées. Le prince charmant est devenu le patron, il leur a laissé les clés de leur propre cage. Comme le dit l’une d’entre elle, pour le mari la maison est un refuge, mais quand on y travaille, à la maison, où trouver un refuge ?

Elles vivent pourtant, traversant les années à gué. Peu à peu elles vieillissent, et l’étau se desserre : les enfants sont grands, le mari à la retraite, elles goûtent un peu de repos. La vague féministe des années soixante-dix a ébranlé non des certitudes que le quotidien avait lessivées, mais la nécessité de persister à mentir et se mentir quand de fait on est passée à côté de sa vie, que comme on dit on a lâché la proie pour l’ombre. Elles ont pris de l’assurance, elles soutiennent leurs filles qui refusent d’avoir le même destin.

Leurs visages et leurs paroles sont émouvantes. Elles sortent de la grande nuit patriarcale, elles en sortent broyées, désenchantées, ayant toutes porté le monde sur leur dos, Atlas réverbéré à l’infini. Ce documentaire est remarquable en ce qu’il donne à voir un phénomène de masse, aussi violent que la transformation de la paysannerie en prolétariat, par le biais de quelques vies exemplaires de ne l’être pas. Ces femmes sont nos mères, ou nos grands-mères, selon la génération à laquelle nous appartenons. Elles ont été monstrueusement exploitées, flouées de leur existence, dans un partage du travail injuste et disproportionné. On leur a seriné que c’était ça le bonheur, réussir sa vie, un mari, des enfants, et elles ne sont plus ressorties des soutes de l’existence. La destruction des liens de proximité, l’atomisation de la société ne leur a même pas ménagé les solidarités populaires du temps où les commères, les co-mères, s’épaulaient et se soutenaient. L’avatar du rêve bourgeois, comme la classe dont il est issu, se conçoit seul et contre la multitude. Une des fonctions du couple survalorisé est de détruire le groupe. Une multitude d’égoïsmes induits abîment dans la consommation, seul projet à portée de main, les grandes solidarités. Et c’est cela aussi que ce film raconte, en soulignant que les femmes plus modestes qui travaillent lors des trente glorieuses ne sont pas non plus exemptes, par capillarité, du service familial.

Lonnie