Permafrost
d’Eva Baltasar

« Je me suis située à une extrême limite, je vis dans cette limite, j’attends le moment de quitter la limite, ma maison provisoire. Provisoire comme toutes les maisons, d’ailleurs, ou comme un corps. (…) Si c’est de survivre qu’il s’agit, la résistance est peut-être la seule manière de vivre intensément. C’est maintenant dans cette extrême limite, que je me sens vivante, vivante comme jamais. »
 
 La jeune narratrice, cloîtrée dans son appartement a lâché l’affaire. Elle a cessé de prendre ses médicaments, cette « bride qui nous retient, qui ne nous laisse avancer qu’à une allure inoffensive », cette « mesure de sécurité » qu’elle connaît trop bien. Dans sa famille, tous prennent des antidépresseurs pour tenir l’extérieur, ce « Tortionnaire Suprême », à distance ; sa sœur, son père, sa mère… tous. Tous empilant des couches contre la peur.
 
« La force de la peur, c’est la somme de tous les petits rêves réduits en poudre. Alors sniffons-les, il paraît que c’est la seule façon qui nous reste de vivre. »
 
Un jour, elle décide de se jeter sous un train mais au dernier moment se lance en arrière : « Il y a trop de ferraille, trop longtemps, et le corps, après tout, a peut-être droit à la parole, a peut-être son dernier mot à dire. Peut-être que je devrais préserver mon nom, jouir d’une mort conservatrice, avec un cadavre facile à identifier, des restes aimables. »
 
Alors elle reste immobile, enfermée dans une « métaphysique étonnante », téléphones fixe et portable déconnectés, à se remémorer sa vie, ses histoires d’amour, les jeunes filles, puis les femmes qui ont traversé son existence, et aussi son enfance, sa relation compliquée – et drôle – avec sa mère névrotique,  et sa première compréhension de la reproduction des être humains : « Quand ils ont presque fini, les mâles crachent du sperme à travers un conduit qu’ils ont dans le pénis et c’est le même que celui du pipi. Ils le crachent dans le vagin des femelles ! C’est écœurant ! Non, c’est dégueulasse ! On en discute, moi et mes camarades de classe. C’est tellement dégueulasse qu’on décide de ne pas avoir d’enfants. »
 
La narratrice lit l’histoire universelle de l’art en dix volumes, des livres de philosophie, se questionne sur un de ses grains de beauté possiblement cancéreux, maigrit à vue d’œil tout en envisageant avec sérieux et humour différentes formes de suicide et autres disparitions de la surface de la terre… Jusqu’à ce qu’un événement extérieur finisse par fissurer son permafrost.
 
Permafrost, sorti en Espagne en 2018, est le premier roman d’Eva Baltasar dont on avait beaucoup aimé le Boulder. Elle a dédié ce livre « À la poésie, qui a permis cela ». Alors remercions ici la poésie – ainsi qu’Annie Bats, son excellente traductrice.
 
Kits Hilaire
 
Permafrost d’Eva Baltasar, Verdier 2020
 
Illustration © Gina Cubeles