Un-mois-à-Sienne-B2-Gina-Cubeles-2021

Un mois à Sienne
de Hisham Matar

« Je me suis inscrit à un cours d’italien. Il m’a semblé qu’être occupée à apprendre ferait du bien à ma tête, qui souffrait de cette ardente et mélancolique liberté de l’entre-deux livres ». Ainsi s’exprime Hisham Matar, écrivain anglo-libyen, qui après avoir tenté d’élucider la disparition de son père dans un précédent ouvrage, s’accorde un mois de repos à Sienne.

Un mois à Sienne est le récit d’un voyage intérieur, une déambulation méditative dans la ville italienne et dans ses musées. A dix-neuf ans, l’auteur développe « une mystérieuse fascination pour l’école siennoise de peinture ». La même année, il perd toute trace de son père, probablement disparu dans les geôles de Kadhafi, et prend l’habitude de dialoguer avec les peintures, une à la fois. Chaque toile devient l’espace d’un dialogue, avec les morts et avec la vie. Examiner une œuvre, dit-il, c’est « surprendre une des plus passionnantes discussions de l’histoire de l’art : celle qui cherche à définir ce que peut être un tableau, sa raison d’être, ce qu’il est susceptible d’accomplir à l’intérieur du drame intime se jouant dans la relation unique qu’il noue avec l’inconnu devant lui ».

Hisham Matar dépeint la ville de Sienne avec élégance. « Les ruelles sinueuses serpentaient selon leur propre dessein secret, gouvernées moins par quelque plan directeur d’urbanisme que par un tempérament spontané ». Ou encore, évoquant la Piazza del Campo : « Traverser cette place, c’est prendre part à une chorégraphie vieille de plusieurs siècles destinée à rappeler aux êtres solitaires qu’il n’est ni souhaitable ni possible d’exister sans le moindre lien. »

Les liens, il les trouve dans la contemplation des œuvres d’Ambrogio Lorenzetti, du Duccio ou de Sano di Pietro et dans les rencontres qu’il fait au cours de ses promenades. Nous suivons son regard et sa pensée. Au-delà de l’expression artistique, sa lecture érudite de la peinture ouvre notre horizon, philosophique et politique, élargit notre niveau de conscience, notre humanité, dévoile nos failles. Le passé éclaire le présent, reprenant le fil d’une conversation commencée il y a bien longtemps.

Peu à peu, s’installe en lui une profonde tranquillité. « Tout ce que je vivais se déroulait au rythme idéal. Et la journée finie, de retour à l’appartement, je gardais précisément en mémoire mes longs vagabondages au hasard des méandres des rues. […] C’était comme si la forme de Sienne s’était imprimée dans ma tête. Tout cela me donnait la sensation de n’être pas tant dans une ville que dans une idée, une allégorie épousant parfaitement mes besoins, tel un vieux vêtement bien coupé ».

A Sienne, « si diverse et si dense, si petite et pourtant si inépuisable », l’Art s’est invité en thérapeute. Réconcilié avec les fantômes de l’enfance, « l’endeuillé sans tombe » a trouvé l’apaisement. « J’ai regardé les cyprès et les oliviers, la lumière métallique sur les collines. L’air était lumineux et humide ; le ciel brillait d’un éclat de porcelaine. Je suis resté là longtemps. Tout en moi était silence ».

Elisabeth Dong

Un mois à Sienne, Hisham Matar, Gallimard, 2021

Un mois à Sienne B2 © Gina Cubeles 2021