Photo © Adèle O’Longh

Une saison douce
de Milena Agus

C’est une étrange fable que nous conte Milena Agus dans Une saison douce. Un huis clos se déroulant dans un petit village sinistré de Sardaigne, avec un arrière-plan de fantômes. Les ombres mouvantes, qui se déplacent en silence comme derrière un écran de fond de scène, sont les « envahisseurs », des Subsahariens, de ceux qu’on nomme habituellement les migrants. Seuls quelques-uns passeront de l’autre côté et deviendront, un tant soit peu, protagonistes de cette histoire. D’eux, on ne saura pas grand-chose. Sauf exception, telle cette jeune femme, violée sur le chemin, qui donne naissance à un enfant métis. Mais cela reste aimable, au détour d’une phrase. Elle a subi des coups durs mais reste gaie, nous dit-on. Comme un autre Noir, qui s’occupe du jardin. Il a été séparé de ses enfants. Il les cherchera dès que ce sera possible. La narratrice doute qu’il les retrouve un jour. De cette dernière, comme des autres villageoises, on ne sait pas grand-chose non plus, c’est un magma indifférencié d’où émergent à peine quelques têtes.

Il y a le « nous » des femmes du village, qui se décident à aider ceux qui ont été posés là, il y a le « eux », indifférencié, des envahisseurs. Et entre les deux groupes, se trouvent les « humanitaires », ceux qui ont les contours les plus nets ; ceux qui se meuvent individuellement, avec leurs émotions et leurs rêves, dans ce brouillard essentialisé. Les histoires qui vont se croiser ici sont celles qui adviennent entre ces derniers. Ou entre les villageoises et eux, dans un temps suspendu qui réveille ces femmes que leurs enfants, partis depuis longtemps, ne viennent plus voir. Tandis que quelque part, en zone limitrophe, se meuvent des « Blancs » hybrides, un homme syrien que les femmes sardes trouvent « beau comme Omar Sharif  »  – il s’exprime, son corps est animé, sa compagne existe dans son prolongement –, ainsi que son neveu et un gosse arabe rétif, et la jeune Noire à l’enfant. Ces six-là, contrairement aux autres, ont des prénoms. Puis il y a les « autres », ceux qui rejettent, qui sabotent le jardin et voudraient bouter dehors les envahisseurs, dont on ne sait rien.

« Nous, nous sentir bonnes nous faisait du bien, même si la vraie bonté est une tout autre affaire. Nous avions simplement eu la chance du bon larron crucifié à côté de Jésus, un individu de petite vertu auquel fut offerte une occasion inespérée de changer. »

Les gens coincés dans les limbes de ce curieux roman ne veulent pas avoir de contact avec les habitants, ils attendent juste de pouvoir partir. Ils ne rêvent que de l’Europe, nous dit la narratrice. Ils ne peuvent croire qu’elle se réduise à cela, qu’ils aient bravé tous les dangers, perdu autant de personnes, vécu de telles violences pour se retrouver dans une vieille maison en ruine, au toit percé et aux fenêtres cassées, sans rien du tout, dans un village misérable. Ils attendent en silence. Sauf de temps en temps, précise-t-elle, quand ces Noirs chantent tous ensemble. Ce qui n’est pas sans nous étonner. 


« Dans le monde, la situation générale des réfugiés empirait. Murs, camps, fils barbelés et obstacles de toutes sortes entravaient désormais leur existence. Quelles raisons avaient-ils de vivre ? Et nous donc, au fond, quelle raison avions-nous de vivre, dans l’état où nous étions ? »

Les choses se tissent donc entre Sardes. Ceux qui vivent dans le village et les humanitaires qui s’occupent des migrants. On pourrait le croire, en tout cas. Mais, finalement, se tisse-t-il vraiment quelque chose ? Quand lesdits envahisseurs, transbahutés comme des ballots, seront transférés, les humanitaires partiront avec eux. Que feront alors les villageoises, prises dans ce même magma, à peine plus différencié, ce même abandon ? Celles dont on apprend au détour d’une phrase que leurs maris préfèrent les belles africaines ? Redeviendront-elles des « ombres les unes pour les autres » ?

« L’arrivée des envahisseurs nous avait changées : nous avions besoin d’horizons plus vastes et les collines alentour, malgré leurs courbes douces, nous firent soudain l’effet de murailles. »

Oui, Milena Angus signe une étrange fable. Et on se dit en refermant le livre qu’il faut que les humains aient la mémoire bien courte pour que les habitants de la Sardaigne, île qui a vu se succéder tant d’oppresseurs et de tyrans au cours des siècles, qui a subi tant de razzias, de saccages et de massacres, pour que les gens de France et d’Europe qui, croyait-on, gardaient la souvenance du bruit des bottes nazies, de la terreur et des camps de la mort, en viennent à laisser mourir femmes, hommes, enfants en mer et nommer envahisseurs des survivants qui demandent le statut de réfugiés.

Kits Hilaire

Une saison douce, de Milena Agus, Liana Levi, 2021.

Photo © Adèle O’Longh