Retour à Coal Run
de Tawni O’Dell

Coal Run est une petite bourgade minière de Pennsylvanie, où la mine, lorsqu’elle existait encore, faisait vivre et parfois mourir les gueules noires et leur famille. Pour en revenir, il faut en partir. C’est ce qu’a fait Ivan Zoschenko, fils de mineur et star locale de foot en ascension foudroyante dans son adolescence, après s’être cassé la jambe. Le voilà de retour une vingtaine d’années plus tard, après avoir reçu un courrier mystérieux.

Ivan n’a pas trouvé une vie meilleure en Floride, où il passait son temps à exterminer les cafards. De retour au pays, le voilà bombardé shérif adjoint, alors qu’un des gars qui jouaient dans son équipe, Reese, va enfin connaître une levée d’écrou : Condamné une première fois à six ans pour avoir tellement tabassé sa femme Crystal à la batte de base-ball (sous les yeux de leur fils de trois ans) qu’elle est devenue un légume, il n’a rien trouvé de plus intelligent à faire que tuer, au bout de deux ans, un compagnon de cellule, ce qui lui a valu une rallonge de quinze ans.

Le roman est vu du seul point de vue d’Yvan, mais de façon assez intelligente pour qu’on sache parfaitement ce qui se passe dans l’esprit des autres personnages, sa sœur Jolene, sa mère, ses amis d’autrefois, ses béguins d’autrefois, les enfants nés (et grandis) depuis son départ, ses collègues, tout ce petit monde d’un endroit déshérité qu’il a fui comme la peste dans sa jeunesse et où il revient à reculons. Il a un sérieux penchant pour la picole, les dix opérations de sa jambe pétée lui ont laissé des séquelles dont la douleur n’est pas la moindre, il retrouve un endroit encore plus dans la débine que lors de sa fuite, et il semble qu’une culpabilité aussi larvée que complaisante lui serve de moteur, assez diffuse pour qu’on se demande à quelles diverses sources elle se nourrit. C’est un personnage à la fois attachant et très égocentré, mal au fait de l’impact qu’il a sur les autres, et qui tout au long du récit va opérer une lente et douloureuse métamorphose pour se retrouver au même endroit, mais en toute conscience.

Le bouquin s’ouvre sur une scène remontant à l’enfance, le jour où Gertie, plus techniquement dénommée mine numéro 9, houillère J & P, s’effondre, ensevelissant son père, son grand-père et son oncle parmi quatre-vingt-dix-sept hommes, après une explosion souterraine qui secoue et engloutit partiellement jusqu’aux corons situés trois kilomètres plus loin.

 » Mineur depuis presque toujours, il comprenait, comme ses collègues, le langage du front de taille. Quand ça craquait, gémissait, soupirait, claquait, grinçait, grognait, gargouillait, chaque bruit avait sa signification : une fuite de méthane qui risquait de prendre feu, une source souterraine menaçant d’inonder une galerie, une partie de voûte près de céder… Répondant à la pelle qui ne faisait que l’effleurer, la paroi leur parlait. Quand elle a vu sa fin arriver, je suis sûr qu’elle a crié et tremblé, de sorte qu’ils ont tous compris. « 

Les choses sont ainsi installées dès le prologue par ce souvenir qui remonte au 14 mars 1967 : les humains qui se débattent pour vivre dans ce coin de Pennsylvanie sont dans la main noire de suie d’un géant psychopathe qui enchaîne les cuites. Ils en tirent une sorte de philosophie défensive, cultivant l’ironie, la violence et une mithridatisation à la violence, le sens de l’absurde et un entêtement de plantes à rester vivants. Certains sont plus violents que d’autres, tels Reese, le frère jumeau de Jess pourtant mieux luné, et les femmes, globalement, tiennent les rapports humains en main tandis que les hommes picolent, se battent, fument, meurent ou s’en tirent plus ou moins mutilés. Leur pire hantise est de perdre ce travail atroce qui constitue les neuf dixièmes de leur identité.

Comme le père d’Yvan le prévoyait déjà avant sa mort, les mines aux noms de femme, Gertie, Lorelei, Marvella ferment une à une. Mais ainsi qu’il l’avait aussi projeté, personne ne reste sur le sable bien longtemps : l’embauche dans d’autres industries est assez rapide, la destruction se trouve ailleurs : dans une identité de labeur commun, dans le sentiment, en dépit de tout, d’avoir sacrifié sa vie pour que le pays tourne, telle une énorme machine qui a besoin d’avaler des milliers de tonnes de charbon pour avancer. Cet orgueil et cette identité ne peuvent se retrouver en sertissant des boîtes de conserve ou en bossant dans les espaces verts de la ville voisine. Ainsi se délite doucement tout un milieu, tandis que Gertie, dont la fournaise intérieure continue sa combustion mystérieuse, condamne des pans entiers de colline en les trouant de mystérieux gouffres incandescents. Mais le bouquin ne se restreint pas au monde des hommes : le courage obstiné des femmes et la vitalité des enfants, tous pratiquant l’humour comme un sport de combat, permettent de ne pas désespérer de l’humanité.

L’énigme principale tient dans la culpabilité lancinante d’Yvan et dans son obsession envers Reese, dont il veut manifestement faire la peau, comme pour écraser enfin le sentiment de faute irréversible qui le poursuit. Crystal végète depuis de longues années, méconnaissable, sur un lit d’hôpital où ses fonctions vitales sont entretenues, et chacun chacune lui rend visite, bien qu’elle n’ait plus la capacité de le percevoir.
Jolene, la sœur d’Yvan, une bimbo qui trouve un certain réconfort narcissique dans sa capacité intacte à faire sauter tous les boutons de culotte, mais a eu le cran et l’intelligence de ne s’encombrer d’aucun des trois pères de ses trois garçons, l’héberge volontiers mais ne manque pas de lui mettre vertement, de temps en temps, le nez dans son caca, non sans affection. C’est à l’occasion de l’enterrement de sa dernière belle-mère, Zo, universellement respectée dans le coin et personnalité aussi emblématique que l’inénarrable médecin du village, qu’Yvan retrouvera Val, l’adolescent qu’il idolâtrait à l’âge de six ans. Peu à peu se reconstitue et se dépoussière son passé, tandis que le présent lui remet la main dessus. Yvan a une jambe foutue et sa prometteuse carrière est tombée dans une faille, Crystal vit sa vie végétative, Val a perdu une jambe au Viêtnam, l’hyperviolent Reese n’a pas bougé d’un millimètre en taule, et la maison de Zo, et surtout sa centaine d’hectares intouchés, sont convoités par la compagnie minière qui ne rechignerait pas à défigurer intégralement le coin pour une veine même médiocre. Tous les enjeux sont posés sur la table l’un après l’autre, et les seules personnes qui semblent tenir sur leurs jambes sont Jolene et ses mouflets, et le toubib très occupé à connaître par le menu la vie de tout le monde pour prévenir tant bien que mal les catastrophes toujours prêtes à se produire. Les hommes et les enfants hantent le dangereux village abandonné qui sert aussi de dépotoir, et d’où s’échappent des fumerolles inquiétantes, pour récupérer les scories convoitées, une machine à laver, un panier en forme de citrouille.

Chaque personne, dans ce livre, a une densité particulière, et le récit est mené tambour battant, dans un entrelacement entre l’afflux constant de souvenirs et le déroulé du présent, si bien qu’on avance dans une salade où le présent et le passé s’entortillent à telle enseigne qu’il est hasardeux de les séparer.

Reese, quand il sort de taule, est exactement semblable à ce qu’il était avant d’y entrer, même physiquement. Il est bien le seul sur qui le temps ne s’est pas fait les dents d’une manière ou d’une autre.

Le récit se déroule en six parties correspondant chacune à un jour, de dimanche à vendredi. Les chapitres s’y insèrent. Chaque jour est chargé comme un transpalette et les choses qui y sont déposées, assez méthodiquement, s’articulent au fil du récit, de l’enfance aux constats et aux réajustements de la quarantaine. L’histoire des personnages est tout aussi passionnante que celle des lieux, qui portent évidemment une histoire beaucoup plus vaste. Et cette histoire peut se lire dans le Staline crucifié tatoué sur le bras du père d’Yvan, comme dans la prothèse de Val. Mais elle se lit aussi dans les amours encore en suspens, dans la vitalité irrépressible des enfants, dans les ruines qu’on n’abandonne pas mais qui laissent la place à d’autres quartiers, inexorablement. C’est un très beau livre, aux dialogues vachards et à l’humanité solide.

Lonnie

Retour à Coal Run, de Tawni O’Dell, traduit de l’anglais (USA) par Bernard Cohen, 2004.

Illustration: Retour à Coal Run – Photo Gina Cubeles 2026